Panne du Sexe                      Mesurez votre audience

collaboration Martha Gagnon
La Presse, Montréal, Dimanche 23 Juillet 2002

Panne de désir

Libido en panne ou absence de désir. C'est le problème le plus fréquemment évoqué par les femmes dans les bureaux des sexologues.  Alors que le marché de la dysfonction érectile est en plein essor chez ces messieurs depuis l'arrivée du célèbre comprimé bleu et de ses concurrents, la sexualité féminine, elle, continue de représenter un grand défi pour les chercheurs et les laboratoires pharmaceutiques. Il n'existe pas de pilule miracle pour  provoquer le désir et même les tests du Viagra chez les femmes ayant des troubles d'excitation sexuelle sont loin d'être concluants.

Le Viagra

Interrogé sur les résultats des premiers essais du Viagra chez les femmes, un représentant du Laboratoires Pfizer, fabricant de la fameuse pilule, a fait cette réflexion intéressante à des journalistes : « Nous avons dépensé plusieurs millions de dollars pour découvrir ce que toute femme aurait pu nous dire, à savoir que la sexualité féminine est beaucoup plus compliquée et difficile à mesurer que chez les hommes. »
    L'étude la plus importante réalisée par des chercheurs d l'Université de Colombie-Britannique auprès de 577 femmes ayant des troubles sexuels (sécheresse vaginale, douleurs, difficultés d'excitation, etc.) a démontré que le Viagra n'avait guère plus d'effet qu'un placebo. Les réactions sexuelles des femmes qui avaient pris le comprimé ne différaient pas vraiment de celles à qui on avait donné une substance neutre.
    « Même si le Viagra peut augmenter l'afflux sanguin dans les parties génitales et la lubrification vaginale, cela ne se traduit pas, subjectivement, par une plus grande excitation ou satisfaction. L'étude ne démontre pas d'amélioration de la réponse sexuelle », explique Hélène Dugré, médecin de famille et psychologue clinicienne spécialisée dans l'évaluation et le traitement des dysfonctions sexuelles au CHUM.
    Selon elle, l'étude des troubles sexuels féminins est d'une grande complexité et pose plusieurs difficultés dans la méthodologie et le choix des participantes. « C'est souvent compliqué d'identifier correctement la nature des troubles sexuels dont les causes peuvent être physiologiques, biologiques ou psychologiques. Il est rare qu'une femme se plaigne iniquement d'un problème d'excitation sexuelle. » 
    Après avoir présenté les résultats de son étude sur le viagra devant le Collège américain d'obstétrique en mai 2000, le Dr Rosemary Basson de l'Université de Colombie-Britannaique, a déclaré que l'un des effets positifs de la recherche est d'avoir permis de « mettre les difficultés sexuelles des femmes sur la map » pour essayer de mieux les comprendre et de trouver des traitements appropriés.
    Plusieurs se sont plaintes que leur sexualité était morte : « I feel dead. Nothing's happening. »
    De l'avis du Dr Basson, cette étude confirme que « l'excitation sexuelle des femmes est d'une nature biopsychosociale très complexe ». Elle croit tout de même que la médication pourrait être utile dans le cas de patientes dont le problème d'excitation est lié uniquement à un trouble physique clairement diagnostiqué. « Mais pour plusieurs femmes, les facteurs psychologiques doivent être considérés autant que les facteurs biologiques », dit-elle.

Le trouble le plus difficile à traiter

    Selon le Dr Hélène Dugré, l'absence ou le manque de désir est le principal motif de consultation des femmes. « C'est sans doute le trouble le plus difficile à définir et à traiter parce qu'il cache souvent un problème de relation de couple, d'estime de soi ou d'autres facteurs psychologiques ou affectifs. Même ménopausée, si une femme me dit qu'elle éprouve encore du désir, ses difficultés sexuelles seront plus faciles à traiter qu'une autre dont ce n'est pas le cas. » Elle ajoute que les pannes de libido sont moins fréquentes chez les hommes.   « Dans leur cas, le désir est rarement un problème majeur même s'il peut diminuer  à partir de 50 ans. En consultation, les hommes vont plutôt dire : j'ai le vouloir, mais pas le pouvoir. »
   Or, que ce soit chez l'homme ou la femme, le Viagra n'agit pas sur le désir. « Ce n'est pas un aphrodisiaque, ou une drogue récréative comme le pensent encore certains », précise le Dr François Bénard, urologue et spécialiste de la dysfonction érectile au CHUM, qui participait en mai 2002 à un symposium sur la santé sexuelle organisé par Pfizer à Montréal.
S'il a pour effet de provoquer une érection ou d'augmenter l'afflux sanguin dans la région clitoridienne; le comprimé bleu ne peut stimuler l'appétit sexuel. « Si l'homme va s'asseoir devant la télé pour écouter un match de football après avoir pris du Viagra, il ne se passera pas grand-chose », explique le médecin.
    Quant à l'utilisation de la pilule bleue chez la femme, le Dr Bénard affirme que la médication n'est pas indiquée ni recommandée pour l'instant. « C'est encore à l'état de recherche. Les résultats des quelques études réalisées jusqu'à maintenant sont ambivalents ou contradictoires, » Des recherches ont aussi été réalisées avec des femmes présentant des troubles sexuels suite à la prise d'antidépresseurs, d'autres qui étaient ménopausées, ainsi que des paraplégiques.
    Même si le Viagra produisait des effets miraculeux sur les femmes, Sylvie Lavallée, sexologue clinicienne et psychothérapeute, n'est pas convaincue que l'emballement serait aussi grand qu'il l'est actuellement chez les hommes. « Les femmes sont moins axées sur la performance et voient la sexualité d'un autre oeil. Elles essaient de comprendre et s'interrogent davantage sur les causes d'un problème. La médication ne pourra jamais remplacer l'harmonie dans le couple, condition essentielle d'une vie sexuelle satisfaisante. La pilule ne suffit pas, il faut un contexte affectif favorable. Et n'oublions pas que l'imaginaire est le plus précieux des cadeaux. »

   Sur le plan thérapeutique, le Dr Hélène Dugré pense qu'il ne faut pas se limiter à la prescription d'un comprimé. Sa double formation de psychologue et de médecin est particulièrement utile dans ce domaine. « On ne doit jamais négliger l'aspect psychologique. En plus des tests médicaux, il importe de regarder le contexte relationnel et affectif. »
    Même si les motifs sont avant tout financiers, Diane Brouillette, sexologue clinicienne et biologiste, se réjouit que les compagnies pharmaceutiques investissent dans la recherche portant sur les troubles sexuels. « Elles seules ont les moyens, ce qui permet de faire avancer les connaissances dans ce domaine. »
    Mais il n'y a pas que les laboratoires pharmaceutiques qui s'intéressent aux problèmes sexuels. « La sexualité est très médiatisée. Malheureusement, on ne s'attarde souvent qu'à la technicité plutôt qu'au sens véritable de la relation sexuelle. Comme si la performance seule comptait », déplore-t-elle.
    Est-ce l'effet des médias ou du Viagra ? D'après François Blanchette, sexologue clinicien et président de l'Association des sexologues du Québec, la clientèle augmente continuellement. « Je ne sais pas si c'est parce que les gens souffrent plus ou consultent davantage, mais la demande est plus grande. »
    Ce que confirme la plus importante étude américaine sur les difficultés sexuelles publiée en 1999 et fréquemment citée encore aujourd'hui, par les professionnels dans ce domaine. Cette enquête a révélé que plus de 40 % des femmes et 30 % des hommes aux États-Unis avaient des problèmes sexuels, soit qu'ils étaient désintéressés sexuellement, qu'ils ne pouvaient avoir d'orgasme ou souffraient d'autres dysfonctionnements.
    Plus de 1700 femmes et 1400 hommes ont participé à l'étude.
    La faible libido ou le manque d'intérêt était le problème le plus courant dans le cas des femmes : 33 %,  suivi en ordre d'importance par les difficultés d'excitation, l'absence d'orgasme et les douleurs au moment des rapports sexuels.
    Du côté des hommes, environ 14 % disaient ne pas s'intéresser au sexe et 8 % n'éprouvaient pas de plaisir.
   

Trois dans le lit : mon mari, moi et le Viagra

    Le Viagra suscite des réactions variées chez les femmes dont le conjoint prend la pilule pour résoudre ses problèmes d'érection.
    Pour plusieurs, le comprimé bleu entretient le culte de la performance plutôt que du plaisir partagé. Diane Brouillette, biologiste et sexologue clinicienne à l'unité des dysfonctions sexuelles au CHUM, a effectué une recherche auprès des conjointes des hommes qui prennent du Viagra.      « Certaines se plaignent que leur partenaire est trop centré sur son érection, que ça va trop vite et qu'elles manquent de caresses et d'attention. D'autres avouent qu'elles sont surtout satisfaites pour leur conjoint : « Je suis contente de le savoir aussi content ». Des femmes craignent toutefois qu'il ne devienne trop exigeant. »
    Par ailleurs, plusieurs profitent agréablement du délai d'une heure avant que le médicament ne produise son effet pour créer une intimité. « C'est une occasion de rapprochement. Le couple prend alors le temps de s'exciter, de passer sous la douche, de se parfumer et de se caresser », mentionne la sexologue.
    « J'ai l'impression que nous sommes trois dans le lit : le Viagra, mon mari et moi », a fait remarquer avec humour une femme lors d'une consultation.
    Au début du traitement, certaines affirment ne plus reconnaître leur conjoint. Il y en a qui se réjouissent du changement, d'autres s'inquiètent. « Il se prend pour Rambo », a confié l'une d'elles. « L'homme passe souvent par une période de fierté dans les débuts. Il se sent léger et heureux, un peu comme dans l'annonce où on le voit sortir de la maison le matin en sautillant. Les choses reviennent généralement à la normale au bout d'un certain temps », explique Mme Brouillette.
    Même si la pilule n'augmente pas l'intensité du désir sexuel, des femmes ont l'impression d'être moins désirées ou moins importantes pour leur partenaires qui doit prendre du Viagra pour avoir une érection. « Lors des consultations, les hommes affirment très souvent qu'ils veulent non seulement retrouver leur virilité, mais satisfaire davantage leur conjointe, lui procurer du plaisir. En général, ils ne sont pas égoïstes dans leur démarche », précise la sexologue.
    Viagra ou pas, selon elle, la sexualité de l'homme diffère grandement de celle de la femme. Cela s'explique, en partie, par son niveau plus élevé de testostérone, cette hormone qui a une influence sur le désir. Mais plus de vingt ans après la révolution sexuelle, le culte de la performance est encore bien présent chez les hommes.
    « Le pénis demeure le flambeau de l'identité masculine, dit-elle. Quand un homme éprouve un problème d'érection, c,est toute sa vie, affective, sociale et même professionnelle, qui peut en être affectée. Le besoins physiologique de faire l'amour est presque aussi important que celui de ne nourrir. La femme, elle, ne va pas grimper dans les rideaux si elle n'a pas de relation durant un certain temps. Il lui faut un terrain propice. Certaines vont même se priver de sexe ou couper leurs désirs si le contexte relationnel est inadéquat. Une façon de faire  réagir l'autre. Il y a parfois beaucoup de chantage émotif dans la sexualité. »
    Selon Mme Brouillette, certaines femmes n'osent pas s'affirmer dans la relation sexuelle. « Elles subissent des relations douloureuses par crainte de perdre leur partenaire ou de l'offusquer. Les infections causées par des pénétrations de trop longue longue durée, plusieurs fois par jour, sont l'une des causes de consultation. Parce qu'il veut performer, le jeune homme dépasse parfois les limites physiologiques de la femme. »

Sexe : avez-vous envie d'avoir envie ?

« Est-ce normal de ne plus avoir de désir ? Qu'est-ce qui m'arrive ? »
    C'est le genre de commentaire qu'Élise Bourque, sexologue et psychothérapeute, a l'habitude d'entendre lors de ses consultations avec des femmes. « Je me force pour faire plaisir à mon conjoint », ajoutent certaines.
    Selon Mme Bourque, les hormones ne sont pas toujours les premières responsables. « Pour plusieurs femmes, le plaisir vient en dernier lieu, après que tout est accompli : le travail,  le ménage, les courses, les enfants, etc. La sexualité, elle, peut attendre. Débordées et surmenées, elles oublient de se réserver des moments de qualité avec leur conjoint, des sorties ou des activité pour retrouver le goût d'être à deux », dit-elle.
    La baisse du désir est souvent le « baromètre de la relation de couple ». Quand l'agenda est trop chargé et que la communication est déficiente, la libido peut s'estomper. Il n'y a plus de place pour le désir et le plaisir. La sexologue croit que le manque de temps et le stress sont davantage responsables des troubles sexuels que la routine et le poids des années de vie commune.
    C'est d'ailleurs ce qu'elle a démontré dans son mémoire sur le maintien du désir. « Les couples interrogés avaient une vie sexuelle satisfaisante après plus de 20 ans d'union. Ils ont réussi à préserver la qualité de leur relation en s'accordant du bon temps ensemble. Le désir sexuel ne diminue pas forcément avec les années. L'aphrodisiaque le plus puissant, c'est encore l'amour lorsqu'il est bien alimenté. »
    Dans un reportage sur la vie sexuelle des Français paru dans l'Express l'an dernier, le chef du service d'andrologie d'un hôpital parisien raconte que, lors d'une consultation, il a posé à la femme qui accompagnait son mari la question suivante : « Avez-vous envie d'avoir envie ? » Devant la réponse négative, il dit avoir « jeté l'éponge... mais pas trop loin. Le temps qu'ils réfléchissent et définissent à deux leurs attentes respectives. »
    Un psychanalyste explique dans ce même reportage que l'homme et la femme ont souvent des interprétations et des perceptions divergentes. Il donne les exemples suivants : « Chez lui, c'est simple : si le sexe va, le reste suit. Pour elle, au contraire, si le reste allait bien, il n'y aurait pas de mésentente sexuelle. Il est toujours prêt, du moins le croit-il dès qu'il perçoit une érection; elle a besoin de se sentir disponible psychologiquement. Pas assez souvent, dit-il. Pas assez bien, répond-t-elle. »
    François Blanchette, sexologue clinicien et président de l'Association des sexologues du Québec, affirme lui aussi que les attentes sont souvent mal exprimées. Le scénario classique est celui de la femme qui reproche à son mari de ne pas la caresser comme elle le voudrait : « Pourquoi tu ne l'as jamais dit ? » interroge-t-il. « J'aimerais que tu comprennes sans que j'aie à te l'expliquer », répond-elle. Et lui de répliquer : « Je ne peux pas deviner tes désirs. »
    D'après M. Blanchette, l'absence de communication est l'une des causes de plusieurs mésententes sexuelles. Le stress aussi. « Même si c'est moins fréquent que pour les femmes, il y a des hommes qui consultent pour des problèmes de désir, souvent parce qu'ils sont trop préoccupés par leur travail », dit-il.
    Stress au travail, stress à la maison et stress au lit. « Épuisés, ils n'ont pas le temps pour se détendre et se plaignent si le désir ne vient pas entre 22 h 30 et 23 h, seul moment réservé dans l'agenda à leur vie sexuelle. Ils négligent de s'occuper de leur couple et oublient que rien n'est jamais acquis en cette matière. Il faut être créatif, ce qui ne veut pas dire de transformer sa vie sexuelle en film porno. Seulement de s'y attarder davantage. »
    Sylvie Lavallée, sexologue et psychothérapeute, affirme que les troubles sexuels peuvent avoir des conséquences importantes dans la vie de ceux qui en souffrent. « Ne plus faire l'amour, c'est comme d'oublier une partie de soi, se mettre de côté. »
    Il y a des gens qui acceptent très bien leur non-sexualité et trouvent leur plaisir et leur valorisation dans d'autres activités, alors que certains sont très malheureux de cette situation. « De toutes les fonctions nécessaires à la survie de l'espèce humaine, la sexualité est la seule qui soit physiologiquement facultative », déclarait Marie Chevet, psychiatre et gynécologue française, dans le reportage de l'Express.
    François Blanchette croit que le plus important est de savoir quelle place occupe la sexualité dans sa vie et celle de son partenaire. « Est-ce que c'est primordial ou secondaire ? Une fois qu'on a répondu à cette question, il est plus facile de régler les problèmes. »
    Lorsqu'il y a panne de désir, Sylvie Lavallée explique qu'il faut vérifier si elle est permanente ou passagère, si les causes sont organiques (allaitement, médicaments ou ménopause), et ensuite chercher du côté psychologique.
    Elle ajoute que de plus en plus de femmes utilisent des vibromasseurs et autres accessoires. « Cela laisse supposer qu'elles prennent en charge leur sexualité et veulent éprouver autant de plaisir que l'homme. Les trois top de la consultation féminine sont le trouble du désir, les douleurs et l'anorgasmie. »
    D'après Diane Brouillette, « il y a toutefois moins de femmes qui consultent pour des problèmes d'orgasmes, justement parce qu'elles ont appris à se masturber et à se procurer du plaisir seules. »
   Mais selon François Blanchette, la femme vit plus difficilement la baisse de désir chez son conjoint que l'inverse. « Le stéréotype de l'homme toujours prêt est encore très fort dans la pensée de plusieurs. Quand le désir diminue, la femme s'imagine souvent qu'elle en est la cause, qu'elle n'est pas assez séduisante ou que son compagnon est infidèle. Alors que l'homme, lui, le prend moins personnel si la libido de sa conjointe est au plus bas. »
    Le sexologue ajoute que chacun a sa définition du désir. « C'est tellement complexe et on sait tellement peu de choses que, entre nous, on se demande à la blague comment il se fait que ça fonctionne. Il y a peu de chances qu'on produise un jour une pilule du désir. »
    Si tel était le cas, Elise Bourque pense que « ce serait un peu fou ». Selon elle, « il serait évidemment plus facile d'avaler une pilule que d'essayer de comprendre ses problèmes. Car, à 90 %, ça se passe entre les deux oreilles. Le désir ne se commande et la sexualité ne se réduit pas à l'orgasme. »