CollaboPM_C.gif (5782 octets)                                                                    2-La Personne
Neurosciences du Comportement     (05-2)  
                           


" L'agressivité détournée "  (Retour: Plan)
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notes 5-2: L'Affectivité    extraits (pages) 

    Les émotions se distinguent des autres formes d'activité nerveuse par le fait qu'elles sont subjectivement reconnues comme pouvant se colorer d'une qualité particulière, agréable ou désagréable.

1-Bases neurophysiologiques de l'affectivité
2-Bases biochimiques de l'affectivité
        -La cellule
        -Apprentissage, Mémoire et Drogues
        -Le système nerveux et la biochimie des émotions
          * Sérotonine et Mémoire
          * Sérotonie et Comportement Social
3-Bases métaboliques de l'affectivité

2-Bases biochimiques de l'affectivité (87)

    La biochimie du cerveau et la pharmacologie nous ont fourni des informations capitales au sujet du monde souterrain des affects.
    Nous avons appelé neuroplégie l'ensemble des moyens pharmacologiques permettant de déprimer ou d'inhiber le fonctionnement des structures les plus anciennes du système nerveux (Laborit).
    Ces moyens font appel souvent à des adrénolytiques et sympatholytiques, c'est-à-dire à des drogues s'opposant à l'action des catécholamines (adrénaline, noradrénaline, dopamine). Or, celles-ci sont des substances chimiques libérées à la suite de cette réaction paléocéphalique gouvernée par le cerveau reptilien (la formation réticulaire du tronc cérébral) et le vieux cerveau mammifère du système limbique (Fig.026) (Fig.027).
    Ces drogues s'opposeront aux phénomènes réactionnels permettant la prise de conscience de nos émotions car nous avons vu que ceux-ci étaient essentiellement constitués par des phénomènes vaso-moteurs et cardio-vasculaires.
    Or, les catécholamines sont les intermédiaires chimiques responsables de ces phénomènes. Ce sont elles qui sont libérées par la réaction de notre système nerveux paléocéphalique. Mais parmi ces drogues, certaines agiront aussi plus ou moins directement sur le distributeur central des influx provenant de la périphérie., la formation réticulaire. D'autres, parfois les mêmes, agiront aussi sur le système limbique, en particulier l'hippocampe et sur l'hypothalamus (Fig.239) pour en déprimer ou en accroître l'excitabilité. On comprend que ces drogues aient été souvent appelées "tranquillisantes", terme d'ailleurs impropre à s'appliquer à toutes, mais apte à décrire celles qui diminuent la réactivité du système limbique. Ainsi, diminuant l'expression périphérique, vaso-motrice surtout, des émotions, elles en dépriment aussi les mécanismes centraux (réf.). (76)

    On comprendra certainement l'importance d'action de l'homme sur lui-même, sur son comportement. Il est en effet possible de contrôler une affectivité désordonnée, une anxiété épuisante non seulement par les troubles du comportement qu'elles entraînent et la difficulté des rapports sociaux qui en résultent, mais aussi pour les troubles somatiques qu'elles déchaînent.
    Puisque l'affectivité a pour corollaire toute une mise en tension du système vaso-moteur et de la vie métabolique de nos tissus, on conçoit qu'une affectivité ne trouvant pas dans l'action neuromotrice, dans la fuite ou la lutte corporelle, sa solution, va entraîner des perturbations stables de ces phénomènes nutritionnels et vaso-moteurs. Ceux-ci setraduiront par les multiples affections dites "psychosomatiques" qu'on peut aussi bien qualifier de "limbico-somatiques". Nous aurons à développer, après l'avoir effleuré il y a un instant, le rôle du néocortex raisonnant dans leur genèse. Hypertension artérielle, ulcère de l'estomac, infarctus du myocarde, athérosclérose, hémorragies cérébrales, maladies vaso-motrices (artérites oblitérantes, thromboses) font appel à des mécanismes dans lesquels ces réactions affectives ont sans doute une large responsabilité. La fuite et   la lutte sont de plus en plus difficiles à utiliser de nos jours d'interdépendance socio-économique aussi étroite qu'aliénante. C'est sans doute la raison du nombre croissant des affections précédentes chez le citadin. (77)

   Quand on compare la vie sociale de l'homme moderne avec celle de ses ancêtres du néolithique, on constate que certains moyens de fuite ou de lutte lui sont interdits. Quand deux animaux de la même espèce ou d'espèce différente entrent en compétition dans un environnement naturel, soit au sujet d'un territoire, soit au sujet d'une femelle, l'un d'eux finalement cède et s'éloigne : il s'agit d'une "entente mutuelle sur une réaction d'évitement" (mutual avoidance). Quand les animaux ne peuvent s'éviter, quand ils sont en cage par exemple, la compétition se termine souvent par la mort de l'un d'eux ou par la soumission du vaincu. Une hiérarchie s'établit. Chez l'homme le même phénomène apparaît.
    Chez les tribus primitives, l' "évitement mutuel" était encore possible et les allées et venues d'individus ou de groupes sont toujours observables. Il est devenu impossible dans nos sociétés modernes. Les lieux de travail variées et la maison familiale sont des lieux de réunion entre individus où la promiscuité est inévitable et où la dépendance économique crée des liens de soumission qui rendent impraticable la "réaction d'évitement mutuel". Il s'agit d'une cage analogue à celle où l'on peut enfermer deux gorilles. Les rapports de production ne sont pas les seules bases antagonistes capables de survenir dans ce cas et l'odeur de l'haleine peut être elle-même une raison d' "évitement mutuel". (78)

    Dans la fuite ou la lutte, réponses biologiques simplifiées d'un organisme vivant à son environnement, réponses auxquelles l'Homme lui-même ne peut se soustraire, tout un remaniement de l'équilibre  biologique survient. Il trouve sa finalité dans l'autocinèse, c'est-à-dire la possibilité de déplacement par rapport au milieu, qui met en jeu le système neuromusculaire et dont le résultat est la disparition, par l'éloignement ou par la suppression, de la variation de l'environnement incompatible avec la survie.
    Chez l'Homme moderne une telle autocinèse est devenue impossible et les perturbations biologiques qui en sont le support deviennent inefficaces et inutile, bien que toujours là. Ce n'est plus l'ours que l'Homme trouve à la sortie de sa caverne moderne, mais le patron, le supérieur hiérarchique, les lois sociales, les rapports de production, l' "autre" sous toutes ses formes. Or cet autre, il n'est plus question de le fuir ou de le combattre ouvertement. Et le déséquilibre biologique inutile s'exprime alors par toutes les affections, particulièrement vaso-motrices, de l'Homme contemporain, depuis l'hypertension jusqu'aux ulcères gastriques et aux infarctus du myocarde. La réaction biologique au milieu, essentiellement vaso-motrice et endocrinienne dans son expression, neuropsychovégétative dans son origine, réaction bilogique ne trouvant plus sa résolution dans la fuite ou la lutte, se transforme en maladie psychosomatique. A moins qu'elle ne trouve en partie sa solution collective dans l'action de groupe : syndicats, partis politiques, groupes culturels et même activité sportive. (79)
    La disparition de l'aliénation écocomique de l'individu est certes capable d'améliorer cet état de choses, il ne le fera pas disparaître, car l' "autre" existe en tant qu'individu biologique, élément dominateur assurant sa propre survie et celle de l'espèce.
    Aussi longtemps que les hommes n'auront pas pris conscience de leur déterminisme biologique et croiront à leur liberté, il y a peu de chance que cela change, que chaque homme prenne d'abord conscience de son animalité, de ce qui le lie à la vie dans son ensemble, aux autres espèces animales. Peut-il sera-t-il cabable de dépasser son conditionnement biologique.

    Delgato, qui a observé des groupes de singes auxquels il avait préalablement implanté des électrodes dans diverses aires cérébrales,  a pu déterminer que l'agressivité d'un chef dépend de l'électrogénèse du système limbique tout comme la stimulation du noyau caudé provoque au contraire la diminution de cette agressivité. Un chef ainsi adouci est rétrogradé dans la hiérarchie du groupe observé (réf). (80)
    Les moyens pharmacologiques peuvent d'autre part activer une réactivité affective déprimée dans nos sociétés. L'essentiel est de prévoir le temps où l'Homme aura pris une connaissance assez précise des mécanismes centraux de son comportement pour pouvoir le contrôler, c'est-à-dire favoriser les facultés utiles à l'individu et à l'espèce et déprimer celles qui sont à l'origine des conflits. Beaucoup d'individus croient encore à une liberté humaine. Cette croyance n'est-elle pas l'expression de leur déterminisme socio-culturel ou de leurs pulsions dominatrices ? Le dominé sait bien, lui, qu'il pas libre mais, s'il n'ignore pas son aliénation exterieure, il reste encore aveugle à son aliénation interne, celle de ses cerveaux préhumains.
    Nous sommes tous inconscients de nos mécanismes inconscients.Il y a bien longtemps que l'Homme avait découvert empiriquement les moyens de fuir son sort affectif douloureux. L'alcool et les toxiques variés n'avaient pas d'autre but que de lui permettre de s'évader d'une aliénation trop écrasante ou d'un ennui trop contraignant. Il est actuellement permis de supposer qu'une des plus grandes gloires de l'humanité sera peut-être d'atteindre un jour ce niveau de conscience où elle acceptera spontanément d'agir par l'intermédiaire de la pharmacologie sur les mécanismes centraux gouvernant ses comportements les plus instinctifs, les moins conscients.
    Certains diraient qu'il n'y aura plus aucun mérite à savoir dominer ces comportements. Mais un mérite par rapport à quoi ? Par rapport à l'inconscience, à la primitivité de dogmes et de réglements de manoeuvres édictées par des sociétés beaucoup plus intéressées au maintien de leurs propres structures, qu'au soulagement de la douleur et des conflits qui, chez les individus qui les constituent, naissent de l'antagonisme entre les les pulsions individuelles inconscientes et ces dogmes mêmes? (83)

    Si l'anxiété peut naître de ce que l'on ne connaît pas, ce que l'on ne connaît peut être douloureux ou dangereux pour la survie. Chez l'Homme l'affectivité sous toutes ses formes peut naître aussi de l'imaginaire. Mais cet imaginaire trouve également sa source à partir de l'expérience antérieure "intériorisée" par l'activité métabolique et fonctionnelle de notre système nerveux. L' "affectivité de base" (McLean) est liée à la structure même de notre système nerveux et la mémoire est indispensable à toutes formes d'affectivité. D'ailleurs dans l'affectivité de base, la mémoire est présente, mais il s'agit alors d'une mémoire génétique et non acquise. Le système limbique est encore un élément indispensable à l'établissement de la mémoire. Une stimulation électrique de l'hippocampe aboutit à l'apparition de "post-décharges" (réponses paroxystiques se prolongeant longtemps après la stimulation) et est capable de perturber, voire même de supprimer, la mémoire d'un apprentissage d'évitement ou de discrimination.
    Les drogues dites antipsychotiques comme la chlorpromazine diffèrent des tranquillisants dans leur action sur l'excitabilité de l'hippocampe. Alors que les tranquillisants élèvent le seuil d'apparition des post-décharges à l'excitation hippocampique, les antipsychotiques l'abaissent. La clinique a depuis longtemps posé les indications des premiers dans les névroses, celles des seconds dans les psychoses en se basant sur les résultats thérapeutiques observés.
    Un névrotique dont le système limbique réagit de façon trop intense aux situations conflictuelles, mais de façon encore logique, peut être amélioré par les tranquillisants.
    Or, les psychoses sont caractérisées par leur aspect délirant, par des idées non conformes à la réalité, réalité physique et réalité sociale. En d'autres termes, l'activité intériorisée du système nerveux est fixée dans des relations interneurolales inadaptées à l'environnement physique et social. Une déstructuration de ce "moi" pathologique parce que le plus souvent inefficace, par les antipsychotiques, est peut-être une des raisons de leur activité thérapeutique.Mais ces antipsychotiques sont aussi plus ou moins directement des inhibiteurs du fonctionnement de la formation réticulaire et sont à ce titre à l'origine d'une déconnection du système limbique d'avec les afférences extérieures. En ce sens  ce seront aussi  des tranquillisants. (85)

    Le cortex d'un mammifère evolué, enlevé chirurgicalement, l'animal entre dans un état de rage sans raison apparente dans l'environnement (sham rage). Le cortex s'oppose normalement à une réponse de rage agressive prenant son origine dans les régions sous-corticales. Or Bard (1928) et Ranson (1936) ont pu démonter que l'hypothalamus devait être intact pour cette réaction de rage. Plus tard, Bard et Mountcastle (1948) constataient que si le système limbique de chats décortiqués était laissé intact, les animaux devenaient placides sans aucune tendance à la rage. Par contre, si sur ces animaux on enlevait les structures limbiques, l'animal devenait agressif, pupilles dilatées et poils hérissés. Ainsi, il semble bien que les strucures limbiques exercent normalement une action inhibitrice sur les centres hypothalamiques. Parmi ces structures, l'amygdale ou le septum stimulés paraissent provoquer une sensation agréable chez l'animal qui se récompensera lui-même en appuyant sur une manette (Lilly, 1959)
    Quand on connaît la richesse de l'hypothalamus en noradrénaline on ne peut qu'avoir tendance à rapprocher les comportements d'agressivité, de colère, à l'action de cette neurohormone au niveau du tronc cérébral et de l'hypothalamus.
    La richesse de l'hippocampe en sérotonine suggère d'autre part que cette dernière pourrait avoir un rôle à jouer dans la "placidité" qui résulte du contrôle du système limbique sur l'hypothalamus. (Fig.239)
    Le mécanisme des antipsychotiques et des tranquillisants met sans doute de telles relations. (86)


    L'organisation macro- et microscopique du système viennent d'être envisagées sur les bases anatomiques et fonctionnelles de l'affectivité. Mais cette organisation est elle-même sous-tendue à un échelon moins élevé d'organisation par des mécanismes biochimiques, réunis en des ensembles fonctionnels caractérisant les activités métaboliques. C'est peut-être  à ce niveau que nous pourrons le mieux approcher la signification biologique de ce qu'expriment des mots tels que "sensation agréable ou désagréable" ou tels que "plaisir", "douleur", ou comme encore le mot "besoin", toutes notions impliquant un phénomène "affectif". (87)

La cellule (Fig.TD)

   
Toute cellule présente, entre sa face externes et son protoplasme, une différence de potentiel qui résulte de la différence de concentration ionique entre l'intérieur et l'extérieur. Le deuxième principe de la thermodynamique tend à niveler cette différence de concentration, nivellement qui se réalise de façon stable dans la mort. Cette cellule normalement "polarisée" doit continuellement lutter contre une "dépolarisation" et celle-ci, transitoire, est une expression de son "excitabilité", une fonction de la "polarisation" initiale. Ceci n'est possible que grâce à son "métabolisme", c'est-à-dire à la mécanique biochimique complexe qui, soutirant l'énergie camouflée dans les molécules alimentaires, permet de faire fonctionner des "pompes métaboliques" refoulant vers l'extérieur les éléments du milieu extérieur peu organisé tendant à envahir le milieu intracellulaire hautement organisé qui maintient ainsi sa structure (index). (88)

    La cellule a été comparée à une barque trouée qui ne peut se maintenir à flot que grâce au fonctionnement d'une pompe rejetant continuellement à la mer l'eau qui l'envahit. Le système régulé, qui maintient la cellule contre la tendance au nivellement, prend l'aspect des variations oscillantes du potentiel de membrane autour d'une valeur moyenne jamais atteinte de façon stable. C'est un servomécanisme puisque l'activité de la cellule variera en réponse aux stimuli extérieurs du système cellulaire qui influencent l'intensité des processus métaboliques en les éloignant plus ou moins fortement et plus ou moins longtemps de leur valeur moyenne. Le métabolisme, grâce à ses variations d'intensité, fournit l'énergie chimique qui permet le maintien de la structure cellulaire différenciée au sein d'un milieu extracellulaire qui l'est moins et cela malgré les variations énergétiques au sein d'un milieu extracellulaire qui l'est moins et malgré les variations énergétiques de toutes sortes qui peuvent survenir dans cet environnement dans des limites relativement restreintes d'intensité et de durée de ces variations énergétiques.
    Le phénomène régulé qui maintient la différenciation cellulaire par rapport au  milieu extracellulaire peut être décrit simplement en sachant que la polarisation de la membrane règle les échanges entre la cellule et le milieu: une membrane fortement polarisée devient moins perméable, et une membrane fortement dépolarisée devient très perméable puisque, si cette dépolarisation persiste et croît, le nivellement thermodynamique des milieux extra- et intracellulaires surviendra :
    --
  Une membrane polarisée diminuant les échanges, l'approvisionnement métabolique diminuera avec l'activité métabolique.
    --  L'activité métabolique diminuant, le potentiel de membrane décroîtra.
    --  Le potentiel de membrane décroissant, les échanges augmenteront.
    --  Les échanges augmentant, les processus métaboliques s'accroîtront.
    --  Les processus métaboliques s'accroissant, le potentiel de membrane également, la membrane se repolarise. (89)
    
Les phénomènes pathologiques sont liés à un apport d'énergie du milieu trop importante sur l'élément vivant pour que le métabolisme puisse continuer à fonctionner en "constance", c'est-à-dire de façon oscillante. Si la dépolarisation cellulaire persiste de façon stable, le métabolisme devenant incapable de la contrôler, la cellule et l'organisme évoluent vers la mort.
    La douleur, en tant que souffrance devenue consciente, apparaît lorsque la dépolarisation consécutive à un apport énergétique inhabituel et inadapté au mécanisme cellulaire de base obligera le métabolisme à fonctionner avec une intensité également inhabituelle et prolongés. Lorsque l'organisme éprouve une aversion à l'égard d'une stimulation intense, sa sensation dépend de l'adaptation progressive de son métabolisme à fonctionner avec une activité croissante. Beaucoup de sensations désagréables ne le seront que pour un organisme non entraîné à la supporter. (91)

Apprentissage, Mémoire et Drogues

    Certains expérimentateurs ont montré en travaillant sur des êtres unicellulaires que l'on pouvait les entraîner à répondre à un stimulus électrique ou mécanique. Cet apprentissage s'accompagne toujours d'un accroissement de la synthèse protéique uniformément répartie dans la cellule des unicellulaires, puisque qu'après division traumatique en deux parties, chaque partie conserve les caractéristiques de l'apprentissage. La synthèse protéique déclenchée par un un second stimulus s'ajoute à celle déclenchée par le premier.
    Cette synthèse protéique est en relation avec l'accroissement protéique. Il semble qu'on soit en présence de deux processus distincts : l'un aboutit au maintien de la structure cellulaire (contre la tendance au nivellement thermodynamique); l'autre aboutit à l'engrammation d'une expérience fonctionnelle, à un processus de mémoire. Il est important de constater que tout processus de mémorisation et d'apprentissage, depuis la cellule isolée jusqu'à l'organisme entier, s'accompagne d'une synthèse protéique et de l'accroissement de la teneur protéique de l'élément considéré.
Les deux processus différents mentionnés aboutissent cependant au même résultat : le maintien de la structure. Mais l'un y parvient par une réponse immédiate en restaurant le potentiel de la membrane (repolarisation) et l'autre y concourt dans le temps puisque, grâce à l'habituation, à l'apprentissage, un même stimulus peut devenir inopérant, c'est-à-dire soit ne plus dépolariser (augmentation du seuil), soit engendrer un automatisme beaucoup moins coûteux du point de vue énergétique (mieux adapté). (92)
Or, ce processus de synthèse protéique en réponse à la répétition d'un stimulus paraît bien être un processus général à toutes les formes vivantes. Ne doit-on pas en rapprocher la synthèse des enzymes métabolisant les drogues? On sait en effet que l'introduction d'une molécule étrangère, souvent toxique, donne naissance, en particulier dans les cellules hépatiques chargées de les détoxifier, à la synthèse, dans leur réticulum endoplasmique, de ces enzymes métabolisant ces drogues mêmes qui ont été injectées. Il en résulte que la dose nécessaire pour le même effet augmente avec le temps. Il s'agit d'une véritable habituation au toxique.
Mais parallèlement à cette habituation au toxique apparaît un "besoin" du toxique. Or on a pu démontrer que si l'on s'oppose, par l'emploi de drogues (telles que l'actinomycine D ou la cycloheximide qui en inhibant la synthèse protéique empêchent l'établissement de la mémoire à long terme **, à la synthèse des protéines enzymatiques (drugs metabolizing enzymes), on s'opposait aussi bien à l'accoutumance aux drogues qu'à la dépendance à leur égard, au besoin. C'est le problème de la toxicomanie. (93)

Le système nerveux et la biochimie des émotions  (Fig.239)
   
    Les "affects de base" sont liés à l'organisation du système nerveux reptilien (MacLean) et assez peu susceptibles d'adaptation.
    Le vieux cerveau des mammifères avec son système limbique, en utilisant toujours le même mécanisme fondamental (rencontré chez l'être unicellulaire et le système reptilien), est supérieurement organisé et capable d'aboutir à une variété considérable de comportements lorsqu'il réfléchit le stimulus sur la périphérie motrice (fuite, lutte, agressivité, colère, affection, etc.). En réfléchissant le stimulus sur le fonctionnement interne de nos viscères, sur le calibre des vaisseaux, sur l'activité même du métabolisme cellulaire en général et aidé en cela par la sécrétion des hormones, sécrétion qu'il dirige par l'intermédiaire de l'hypothalamus et de l'hypophyse, il est également capable de provoquer toute la gamme des "émotions".
    Les émotions ne sont que la conscience de certaines activités dites végétatives (gorge serrée, bouche sèche, cœur qui bat, peau moite ou froide, frisson, etc.). Ces émotions ne sont donc que le résultat de l'activité du système limbique mise en jeu soit par un événement survenant dans le milieu extérieur et dont nous n'avons pas l'expérience (stimulus inconnu, non signifiant) ou par une expérience qui pourrait être appelée "dépolarisante stable" (c'est-à-dire désagréable ou douloureuse ou au contraire agréable et utile), soit par l'activité intériorisée de notre système nerveux déjà décrite comme source de nos "représentations", de nos "images" agréables ou désagréables. (94)

    Les affections psychosomatique, aussi appelées limbico-somatiques, sont liées aux émotions.

    Raab et ses collaborateurs *** ont montré que l'isolation pendant un certain temps des rats constituait chez l'animal une agression provoquant l'appauvrissement de la fibre myocardique en potassium et en magnésium et son enrichissement en sodium, ce qui exprime un état de dépolarisation, donc de souffrance cellulaire. Ils ont aussi montré que l'isolement chez cet animal augmentait la toxicité de l'adrénaline et les lésions myocardiques qu'elle provoque. Ils ont enfin montré que le seul fait de les mettre en   groupe suffisait à faire disparaître ces troubles rapidement. Ces perturbations biochimiques s'accompagnent aussi d'un accroissement des corticoïdes surrénaux libérés. Cette expérimentation n'est qu'une des multiples exemples de ce que peut provoquer un phénomène social sur l'équilibre biologique par l'intermédiaire du vieux cerveau des mammifères, le système limbique.

    Bliss et Ailion **** ont également noté que des souris maintenues dans leur territoire jusqu'à l'âge adulte, puis réunies à des groupes étrangers dans un espace étroit, montrent alors une hypertension artérielle irréversible. Parallèlement, le catabolisme (la destruction) de la noradrénaline et de la sérotonine cérébrales est brusquement et intensément augmenté.
    De même, la mise en présence deux fois par jour de souris non combatives avec des souris d'une race agressive, diminue considérablement la teneur de l'hypothalamus, de la formation réticulaire et du système limbique en noradrénaline et en sérotonine. (95)

    Or, nous avons déjà indiqué que ces substances peuvent être considérées comme des modulateurs de l'activité métabolique des neurones centraux, qu'elles étaient stockées dans des granules de neurones dont elles sont libérées par l'arrivée de l'influx nerveux. Nous avons aussi indiqué que les variations observées du comportement affectif, sont fonction de cette libération.
    Nous savons enfin que la réserpine, par exemple, vide les granules de leur contenu en noradrénaline et en sérotonine, alors que la chlorpromazine au contraire en empêche la sortie. De toute façon, l'une ou l'autre drogue empêchent donc leur action. Or on sait que ce sont des antipsychotiques capables de déprimer les pulsions agressives, de supprimer certains types d'anxiété, de faire disparaître dans le phénomène douloureux la part d'affectivité qu'il comporte de telle façon que le sujet devient plus ou moins indifférent dont il demeure cependant conscient. (96)

    Le phénomène fournit ici l'idée générale du mécanisme de la neuropsychopharmacologie. Certaines de ces drogues sont capables ou non de déprimer le fonctionnement du système thalamique diffus nécessaire au processus d'attention, d'où leur effet sur l'attention, sur un phénomène affectif, ou plutôt sur une situation réelle ou imaginaire qui se trouve à son origine, et leur utilisation sur une approche fine du contrôle du comportement. (97)

    Sachant aujourd'hui que le système limbique a un rôle important à jouer dans l'établissement de la mémoire, on ne s'étonne plus du fait qu'un malade peut, sous l'action de la chlorpromazine (largactil) ou celle de drogues à activité comparable, demeurer "relativement" conscient au cours d'une intervention chirurgicale, répondre même à certains ordres simples, tout en ne conservant par la suite aucun souvenir de ces épisodes désagréables.
    Après avoir précédemment essayé de comprendre le phénomène de conscience, nous comprenons aussi que ce qui était auparavant considéré par certains anesthésistes comme un malade "conscient" n'était au fond qu'un sujet ayant conservé certains automatismes et capables de répondre à des stimuli de phrases simples (ouvrez la bouche, fermez les yeux...). Ces automatismes sont des réponses réflexes du paléocéphale au cours desquelles la participation du cortex associatif est pratiquement nulle. (98)

    L'étude des rapports entre les neurones et la névroglie sur le plan biochimique permet de mieux comprendre une pharmacologie complexe (Laborit, Neurophysiologie)
    À ce sujet du double rôle du métabolisme, le maintien de la structure et la synthèse protéique (déjà vue accompagner toute fonction d'apprentissage, d'habituation, de mémoire comme d'accoutumance au drogues), Oswald  (Human brain protein, drugs and dreams) faisait une constatation intéressante. Le sommeil normal après administration de drogues (barbituriques, antidépresseurs, héroïne) demande plusieurs semaines pour être restauré.
    Le sommeil se présente sous deux formes différentes à l'EEG (électro-encéphalographie) : l'une avec des ondes EEG amples et lentes (sommeil profond) est interrompue par bouffées par l'autre avec des ondes EEG de faible amplitude et rapides (sommeil du rêve qui se rapproche de l'état de veille). Le sommeil du rêve est sans doute phylogénétiquement le sommeil le plus ancien. C'est aussi le plus réparateur. On a pu expérimentalement obtenir chez  l'animal sa suppression tout en conservant le sommeil à ondes lentes. Or, la suppression du sommeil dit paradoxal (car ressemblant à l'éveil par EEG) provoque l'apparition de véritables psychoses. Il semble donc irremplaçable et, après privation, apparaît une phase  compensatrice qui restitue le sommeil perdu.
Oswald pense que ce sommeil, diminué par les drogues ou augmenté à leur cessation, extériorise la récupération cellulaire indispensable. L'augmentation du sommeil paradoxal est liée à la réparation de la machinerie métabolique neuronale et s'accompagne de synthèse protéique. Les inhibiteurs de cette synthèse diminuent le sommeille paradoxal.
Bien plus, Oswald a pu constater qu'un apprentissage massif provoque un accroissement de ce sommeil dessynchronosé. C'est ce qui se produit quand on enrichit l'environnement de rats en croissance. Dans ce cas le cortex cérébral s'alourdit, on note un développement plus important plus important des cellules gliales et un enrichissement en protéines. Les enfants arriérés ont moins de sommeil paradoxal. (99)

Sérotonine et mémoire
   Le L-tryptophane, acide aminé précurseur de la sérotonine, capable de pénétrer dans le cerveau, ce dont n'est pas capable la sérotonine qui y est synthétisée localement grâce à lui, augmente la proportion de sommeil paradoxal.
    Or Laborit et Niaussat (1959) furent frappés par l'analogie de structure chimique entre la molécule de sérotonine et celle des auxines végétales, substances de croissance des végétaux. Il leur fut possible de favoriser la croissance de jeunes plantules d'avoine avec cette molécule "animale" qu'est la sérotonine.
    Jouany et Laborit (1959) ont aussi montré que l'injection d'hormone de croissance animale (STH) provoquait chez le lapin une augmentation massive d'acide 5-hydroxy-indoacétique (produit du catabolisme de la sérotonine) dans les urines.
    Ainsi, compte tenu de son action dans la croissance dans les deux règnes, végétal et anal,  on peut se demander si la signification biologique de la sérotonine, ou plus largement du noyau indol, structure de base de toutes ces molécules, ne serait pas d'être le facteur déclenchant de la synthèse protéique. Dans ce cas, lorsqu'un individu a terminé sa croissance staturale, il lui reste encore un moyen de s'accroître qui est d'augmenter le stock de ses informations, de mémoriser. Nous avons signalé la richesse en sérotonine du système limbique, formation centrale d'un rôle capital dans l'établissement de la mémoire, de même que la synthèse d'ARN et protéines cérébraux qui accompagnent celle-ci. On peut penser que tout influx parvenant à ce paléocortex qu'est l'hippocampe libérera au sein des neurones la sérotonine contenue dans leurs granules. Celle-ci, libérée dans le cytoplasme, pourrait alors déclencher une synthèse d'ARN spécifiée et localisée par l'excitation en cause, à moins qu'elle n'agisse sur un système de répression de l'hydrolyse de l'ARN déjà synthétisé, ce qui augmenterait sa stabilité. (100)

Sérotonine et Comportement social (Fig.239)
    Rappels :
1* L'hallucinogène LSD 25 (acide D-lysergique, découvert par Hofman en 1943) qui produit des psychoses expérimentales est un puissant inhibiteur de la sérotonine.
2* La PCPA (parachhlorophénylalanine) qui est un inhibiteur de la synthèse de la sérotonine dans le cerveau accroît considérablement l'activité sexuelle des animaux.
3* Le 5-OH-t (5-hydroxytryptophane) qui est le précurseur de la sérotonine et qui peut pénétrer dans le cerveau lorsqu'il est injecté à la périphérie (ce que la sérotonine ne peut faire) déprime l'activité sexuelle.
    Or Shillito E. (1970) a constaté que chez les jeunes rats (non encore capables de copuler), la PCPA augmente l'intensité de leurs rapports sociaux, comme si cette recherche de l'"autre" était à la base de ce qui deviendra plus tard le rapport sexuel, étape du sentiment amoureux.
    Est-ce que les utilisateurs du LSD 25 (les hippies des années 60) ne recherchaient-ils pas d'une façon empirique et maladroite un contact avec l'"autre" facilité par la drogue, dans un monde où l'hypothalamus régissant la compétition, la lutte pour la vie ou la fuite des réalités, domine les comportements humains ? (102)

    Mettre la mémoire sous la dépendance de la richesse du système limbique en sérotonine, et la sociabilité et l'amour sous la dépendance de sa pauvreté en ce même neuro-modulateur, a peut-être des conséquences que nous ne comprenons pas encore sur l'interprétation des comportements. En tout cas, une notion se dégage des recherches. L'hypothalamus commande aux comportements agressifs tandis que l'hippocampe et l'amygdale le font à la sociabilité dont l'instinct sexuel ne serait qu'une expression. Les hippies, hirsutes et bienveillants, ne cherchaient-ils pas sans le savoir, par les moyens pharmacologiques empiriquement découverts, à appauvrir leur système limbique en sérotonine en abandonnant les lois implacables de la lutte pour la vie. Ne serait-ce pas eux, en définitive, qui maladroitement seraient non en marge, mais en tête de l'évolution ?

    La liaison intime existant entre le métabolisme des principaux neuromodulateurs centraux et l'affectivité ne fait plus aujourd'hui de doute. Ces rapports paraissent même souvent génétiquement déterminés.



* Applewhite, Gardner, Laplan
: (1969) NY Acad. Sc., ser. II, 7: 842-849
** Loh, Shen, Way : (1969) Biochem. Pharmacol. 18, 12: 2711-2721
*** Raab W, al. : (1968)  Proc. Soc. Exp. Biol. Med., 127, 1: 142-147
**** Bliss E.L., Ailion J. : (1969) J. Parmacol. Exp. Ther., 168, 2: 258-263
***** Oswald I.: (1969) Nature (Londres), 223, 5209: 893-897
****** Shillito Elizabeth E : (1970) Br. J. Pharmacol., 38, 2: 305-315.


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