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Neurosciences du Comportement     (02)                                  


" L'agressivité détournée " (Retour: Plan)
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 notes 2: Approche Biologique de la Sociologie  
     
               1- La place de la vie du point de vue énergétique
               2- L'excitabilité cellulaire
               3- Spécificité fonctionnelle
               4- Le système nerveux
               5- Les voies de la sensibilité
               6- La mémoire
               7- De l'excitation au concept d'objet
               8- Le langage et l'abstraction
               9- La vie végétative et la vie neuro-motrice
               10- Les phénomènes de conscience

1- La place de la vie du point de vue énergétique

    On a dit qu'elle [la vie] faisait de la négentropie* (Glossaire, en Lexique *), de l'ordre à partir du désordre de la matière inanimée et s'opposait ainsi au principe de Carnot. Ceci n'est vrai que dans le système relativement clos que constitue le système solaire, car en fait l'ordre de la vie se construit entièrement à partir de l'entropie solaire (10). L'immense coulée d'énergie photonique solaire a permis l'apparition des molécules complexes qui, à partir de la photosynthèse, permettent le maintien métastable de toutes les structures vivantes. Il s'agit donc d'un système ouvert qui, là encore, obéit au deuxième principe de la thermodynamique, car ces structures ne sont maintenues qu'au prix de la déstructuration des molécules construites par le monde végétal, déstructuration qui en libère l'énergie en "petite monnaie", seule forme utilisable par la vie animale. Ainsi, pour une quantité donnée d'énergie solaire fournie sous forme de radiations, la vie réalise essentiellement un accroissement d'information, elle met en "forme", elle structure et, pour une perte relativement faible d'énergie, elle augmente considérablement la "signification" de cette énergie. Ce gain informationnel qu'elle procure à l'énergie photonique représente ce que nous considérons pouvoir être appelé la qualité de l'énergie opposée à sa quantité. Cette notion nous paraît devoir se retrouver à tous les échelons de la matière vivante. Elle est fonction de la complexification de la matière. (11)

2- L'excitabilité cellulaire

    La cellule, organisation plus complexe que le milieu qui l'entoure, obéit comme toute matière au deuxième principe de la thermodynamique, c'est-à-dire qu'elle tend au nivellement thermodynamique, au désordre moléculaire auquel elle se soumet définitivement dans la mort. Pour maintenir sa structure plus complexe au sein d'un milieu qui l'est moins, elle fait appel à une énergie déjà fortement mise en forme (composés phosphorés riches en énergie, ATP *) que lui fournit sa machinerie métabolique. Cette énergie, elle la tient de la désorganisation étagée des molécules synthétisées grâce à l'énergie solaire, par la photosynthèse. (12)
    Cette forme complexe, la cellule, se sépare du milieu ambiant qui l'est moins, par une structure particulière appelée "membrane". Il ne s'agit pas d'une simple paroi limitante, mais sa constitution moléculaire l'inclut elle-même dans la machinerie métabolique. Elle se présente comme une paroi polarisée, négativement sur sa face interne, positivement sur l'externe, comme on peut s'en assurer avec une électrode intracellulaire, l'autre extracellulaire, réunies extérieurement par un galvanomètre sensible qui enregistre une différence de potentiel dit "de repos". Cette différence de potentiel résulte de la différence de concentration ionique entre l'intérieur  et l'extérieur de la membrane. Parmi ces ions, minéraux et organiques, on peut prendre comme types le Na et le K, car la cellule normalement polarisée est riche en potassium et pauvre en sodium alors que le milieu extracellulaire est riche en sodium (mer primitive où les cellules sont nées) et pauvre en potassium.
    Tout apport d'énergie sur la face externe de la membrane, des substrats alimentaires, arrachera des charges positives à la face externe, ce qui déclenchera le passage des charges négatives internes à la place laissée libre par les précédentes. Le galvanomètre sensible enregistrera une déviation rapide, appelée potentiel "d'action". La membrane est momentanément dépolarisée. En effet, cette dépolarisation s'accompagnera d'une sortie du potassium, d'une entrée du Na dans la cellule, de telle façon que les concentrations ioniques de chaque côté de la membrane cellulaire s'égalisent. On assiste à un nivellement thermodynamique, à un pas vers la mort. Dépolarisée, la cellule n'est plus excitable, de même qu'une cellule morte qui, elle, demeure dépolarisée.
    Pour redevenir excitable la cellule doit se repolariser. Elle le fera grâce à son métabolisme, c'est-à-dire au fonctionnement de ses mécanismes enzymatiques qui, en utilisant l'énergie mise en réserve sous forme d'ATP qu'elle tient de l'énergie solaire pour l'intermédiaire de la photosynthèse, va récupérer à l'intérieur le K extrudé, et rejeter le Na qui l'a envahie. C'est ce qu'on nomme la pompe métabolique à Na et à K. Le galvanomètre sensible enregistrera le retour au potentiel de repos. La cellule est à nouveau excitable.
    Il est évident que si la quantité d'énergie perturbatrice, que caractérisent son intensité et sa durée, est trop importante pour les possibilités restauratrices du métabolisme, la cellule entrera à partir d'un certain seuil dans un état "pathologique". Puis, pour une quantité plus importante encore, elle perdra sa structure et restera thermodynamiquement nivelée; elle sera morte.
    L'ensemble de ces processus... constitue la base de l'excitabilité cellulaire. (13) (Voir : Le site des neurobranchés)

3- Spécificité fonctionnelle

    Chaque cellule spécifique, concourant à l'action d'un organe puis d'un organisme, possède un équipement qui lui permet la réalisation de ce travail, le cellule musculaire, la cellule glandulaire,  mis en jeu par leur excitation, donc par leur dépolarisation. Il en est de même pour les terminaisons sensibles.
    Nos organes des sens ont une structure qui n'est sensible qu'à certaines formes d'énergie, ce qui limite considérablement notre connaissance directe du monde extérieur. Mais le chien, le dauphin et la chauve-souris sont sensibles aux ultra-sons inaudibles par notre oreille et le chien est également sensible à des odeurs (donc à des concentrations de molécules dans l'air environnant) auxquelles nos terminaisons olfactives sont parfaitement insensibles. Il existe donc certaines relations obligatoires entre la structure moléculaire et biochimique de nos récepteurs sensoriels et les variations énergétiques auxquelles ils sont sensibles.  (14)

4- Le système nerveux

    À la périphérie des organismes animaux et même de certains végétaux, certaines cellules se sont spécialisées dans l'excitabilité aux variations énergétiques qui surviennent dans le milieu extérieur. Leur excitation est à l'origine d'une dépolarisation, elles possèdent également la propriété de propager cette dépolarisation dans un sens déterminé suivant leur localisation et leur structure. Ce sont les cellules nerveuses sensorielles, les neurones (voir : le site des neurobranchés)
    Les terminaisons sensibles seront des prolongements dendritiques. Dans le cas le plus simple l'influx propagé suivant un trajet cellulipète rejoindra le corps cellulaire situé dans le ganglion spinal des racines postérieurs de la moelle. Puis parcourra dans un sens cellulifuge l'axone de ces mêmes cellules se dirigeant vers la moelle où siégera le premier relais synaptique. La dépolarisation y sera propagée d'un neurone à l'autre par la libération d'une substance chimique (un médiateur chimique de l'influx nerveux). Ceci exigera un temps très court, le délai synaptique (ordre de la milliseconde).
    Dans ce cas le plus simple, cette excitation du neurone sensoriel se réfléchira immédiatement dans la moelle sur un neurone moteur qui répondra par une contraction musculaire à l'excitation initiale. Il s'agit là d'un arc réflexe monosynaptique... C'est... le cas du réflexe commandant l'extension de la jambe sur la cuisse par contraction réflexe du quadriceps à la suite de la percussion du tendon rotulien. (15)

5- Les voies de la sensibilité

    À partir du deuxième neurone, l'influx peut aussi se propager vers les centres supérieurs en suivant une voie directe, dite lemniscale, dont le dernier relais avant d'atteindre le cortex cérébral se fera dans les noyaux ventro latéraux et postérieurs du thalamus.
    a)    La voie directe, lemniscale, se termine en faisant synapse avec les corps des grandes cellules pyramidales de la cinquième couche du cortex. Celles-ci, excitées, réfléchiront l'influx vers la périphérie par une voie centrifuge, la voie pyramidale. Celle-ci se terminera essentiellement sur les formations musculaires au niveau d'une "plaque motrice". La dépolarisation propagée depuis la périphérie sensible, aboutira là encore à la libération d'un médiateur chimique, l'acétylcholine *, qui provoquera la dépolarisation et la contraction du muscle strié.
    Cette contraction aura pour résultat le mouvement d'un membre assurant soit la disparition du facteur environnemental initiateur de l'excitation sensorielle, soit le déplacement de l'organisme entier, soustrayant celui-ci à l'action de ce facteur de variation de l'environnement.
    La boucle est fermée. Partie de l'environnement elle y revient, et si l'arc réflexe est efficace il soustraira l'organisme, par la lutte ou par la fuite, à la variation survenue dans l'environnement.
    L'arc réflexe maintiendra ce que nous avons appelé l'homéostasie généralisée, celle de l'organisme entier à l'égard de son milieu, pour la distinguer de ce que nous avons appelé l'homéostasie restreinte, celle de Cannon, restreinte au maintien de la constance des conditions de vie dans le milieu intérieur. (16)
    Cependant, on conçoit qu'une telle réponse réflexe ne dure que tant que l'excitation persiste. Elle ne peut réaliser un comportement stable dans le temps, une stratégie.
    Nous allons voir, comment, à partir de ce schéma fondamental, une telle stratégie peut s'établir.
    b)    La voie indirecte, extralemniscale,  naît de la voie directe qui, en passant au niveau du tronc cérébral, donne naissance à des collatérales qui feront synapses avec les neurones du système multisynaptique en réseau de la formation réticulaire mésencéphalique. Celle-ci constitue un remarquable centre de distribution, à partir duquel les influx gagneront le cortex en suivant deux contingents de fibres à cheminement différent.
    Les unes passant par la capsule interne se termineront par des synapses axodendritiques dans les couches superficielles du cortex.
    Les autres avant d'y parvenir feront d'abord relais dans les noyaux intralaminaires du thalamus et en particulier dans le centre médian qu'il est convenu d'appeler le système thalamique diffus de Jasper.
Ce système dit "diffus" ou "aspécifique" est cependant un système focalisateur. Les influx en le quittant s'orienteront vers des noyaux localisés du thalamus avant de rejoindre des régions précises du cortex. (17)

    La  première voie  [directe] est celle dont la mise en jeu aboutira par voie réflexe à la réponse globale de fuite ou de lutte, à l'expression fondamentale de l'agressivité. Son fonctionnement aboutit  à submerger le cortex dans son ensemble d'ondes dites de stress (Anokhin). C'est elle qui oriente toute l'économie d'un organisme vers la défense, l'attaque ou la fuite, encore que chacun de ces comportements nécessitera aussi pour se réaliser la mise en jeu de formations secondaires, de circuits nerveux plus spécialisés.
    La seconde [indirecte] est celle de l'attention, de la focalisation sur un problème particulier posé par l'excitation venue de l'environnement.
    Le fonctionnement de ces deux voies est d'ailleurs antagoniste. La peur empêche le processus d'attention et celui-ci dans une certaine mesure, diminue la réponse d'urgence de fuite ou de lutte.
Suivant certains travaux récents, les corps mamillaires auraient un rôle fondamental à jouer dans la dépression du système d'alerte au profit du système d'attention. (18)
    De toute façon, l'existence de ces deux voies nous amènera a distinguer la vigilance [et] l'éveil, pour lesquels la mise en état d'excitation de la formation réticulaire est nécessaire. Il s'agit d'un processus de base sur lequel s'établiront:
    - soit [vigilance] un comportement de peur, de rage, d'agressivité commandant la fuite ou la lutte,
    - soit [éveil] un processus d'attention permettant un comportement diversifié, plus adapté à la spécificité et caractéristique par ailleurs des variations de l'environnement.
    L'inhibition de la formation réticulaire activatrice ascendante aboutira inversement au désintéressement, à la suppression des réactions de défense et d'agressivité, au sommeil.
    Certaines drogues antipsychotiques ou tranquillisantes agissent de cette manière [inhibition de la formation réticulaire], au moins en partie.
    Partant de la formation réticulaire du tronc cérébral pour y revenir après avoir décrit un circuit reliant de nombreuses formations encéphaliques entre elles, circuit décrit par Papez* (1937), le système limbique* peut être considéré comme un paléocortex refoulé plus profondément par le développement du néocortex. Il ne fait plus de doute qu'il est le siège de l'expérience émotive. L'hippocampe en constitue la formation la plus développée mais il entre en relation avec l'amygdale, celle-ci avec l'hypothalamus et celui-ci enfin avec la formation réticulaire.
    L'hypothalamus est en connexion étroite avec l'hypophyse, centre de commande de tout le système endocrinien, en d'autres termes de la vie métabolique tissulaire.
    Ce système limbique paraît fondamental aux processus de mémoire. C'est un système phylogénétiquement ancien, indispensable aux formes vivantes les plus simples. La mémoire des expériences passées est un processus nécessaire à la survie. (18)

6- La mémoire

    Les premiers cybernéticiens étaient des neurophysiologistes, à l'exception de N. Wiener.
    Lorente de No, McCulloch,  furent immédiatement attirés par l'existence d'innombrables boucles rétroactives dans le système nerveux et tentèrent d'expliquer par elles la mémoire.

    Prenons le schéma le plus simple. Une cellule reçoit un influx dépolarisant, qui l'excite. Elle propage la dépolarisation dans son axone. Supposons que se détache de celui-ci un branche collatérale. Celle-ci fera synapse avec une ou plusieurs cellules intermédiaires (interneurones) qui finalement réfléchiront l'influx initial, après un temps plus ou moins long en fonction du nombre de neurones mis en jeu et donc du nombre des retards synaptiques accumulés, sur la cellule initiale où l'influx a pris naissance. Celle-ci se trouvera donc à nouveau excitée et entretiendra le jeu de ces "circuits réverbérants". Grâce à ce système rétroactif  l'arc réflexe se prolonge dans le temps. Il n'est plus une simple réponse immédiate, aussitôt évoquée, aussitôt disparue. (19)

    Reprenons l'exemple de la voie lemniscale, directe, abandonnant des collatérales à la formation réticulaire du tronc cérébral. L'influx va diffuser dans celle-ci, de neurone à neurone suivant, pour atteindre le cortex des voies innombrables et plus ou moins longues et détournées. Plus le détour met en jeu un nombre important de neurones, plus il accumule les délais synaptiques.
    Qui ne voit que grâce à ce système la réponse peut persister dans le temps et qu'il permet de comprendre la "vigilance"? Diffusée d'autre part dans le circuit de Papez, placé en dérivation sur les grandes voies directes sensorielle et motrice (lesquelles redeviendront libres pour répondre à d'autres incitations du milieu), l'excitation initiale, grâce aux circuits réverberants, sera mise en réserve, maintenant une trace énergétique fonctionnelle de l'événement passé.

    Cette hypothèse demeure toujours valable et répond le mieux au mécanisme de la mémoire immédiate qui persiste dans les heures qui suivent immédiatement une expérience sensitivo-motrice mais elle est cependant insuffisante , car un électrochoc, une perturbation métabolique profonde (anesthésie générale, coma) arrêtant le fonctionnement des circuits réverberants aboliront bien la mémoire des faits récents, mais pas celle des faits anciens. Ceux-ci ont donc besoin d'une trace stable, organique pourrait-on dire et non plus fonctionnelle, pour persister malgré l'interruption momentanée des circuits réverbérants. (20)
    Or, Hyden (1967) a mis en évidence un accroissement de la quantité d'ARN sous l'effet de l'apprentissage ainsi qu'une augmentation du rapport adénine-uracile, témoin de l'accroissement de l'ARN-messager.
    L'injection d'antibiotiques inhibant la synthèse protéique est par ailleurs capable de s'opposer à l'établissement de la mémoire à long terme (Flexner et Roberts, 1967).
    Il semble donc fort probable que la mémoire à long terme est en relation avec la synthèse de molécules protéiques nouvelles, bases moléculaires de cette mémoire.
    Il est important de bien comprendre par ailleurs que ces molécules protéiques ne sont pas le "support" d'un élément mémoire mais qu'elles transforment l'activité fonctionnelle de certains éléments du système nerveux de telle façon que ces derniers conservent alors une trace "fonctionnelle" de la variation d'énergie qui leur a donné naissance.

    Nous avons émis une hypothèse réunissant les deux précédentes... [c'est que] "les circuits réverbérants pourraient être à l'origine du déclenchement de la synthèse moléculaire neuronale mais que celle-ci pourrait en retour entretenir le fonctionnement des circuits réverbérants" (21)
    La constante de temps des deux processus étant différents, le turnover protéique (le temps de destruction et de remplacement des protéines "de mémoire") étant plus long que celui de la persistance fonctionnelle des circuits réverbérants, on comprendrait d'une part que l'on puisse interrompre momentanément ces derniers quand la mémoire moléculaire est installée, d'autre part que la persistance de celle-ci puisse réorienter secondairement les circuits réverbérants momentanément interrompus.
    Enfin, pour nous, un certain nombre de faits semble montrer que la synthèse protéique pourrait dépendre de la libération d'un "médiateur": la sérotonine *. Or celle-ci est particulièrement abondante dans le système limbique (hippocampe et amygdale) et l'on sait le rôle fondamental de ces formations dans les processus de mémoire. (21)

7- De l'excitation au concept d'objet

    Il est clair maintenant que ce notre système nerveux enregistre n'est rien d'autre que des variations d'énergie survenues dans le milieu.
    Ce que l'enfant naissant enregistre, ce ne sont point des "images" d'objet, mais des "éléments" énergétiques qui viennent du contact de son organisme avec l'environnement. Il enregistre des variations d'énergie sonore (ouïe), lumineuse (vision), mécanique (tact), kinesthésique (poids), de concentrations moléculaire ou ionique dans l'air (odorat), dans les liquides (goût). Ce n'est que par l'association fréquente de ces éléments entre eux que s'établira progressivement la notion d'objet, de volume, d'espace.

    La motivation, la pulsion première, sera le "besoin" d'entretenir sa structure cellulaire par l'apport de substrats alimentaires. En cela nous ne sommes ni mieux, ni moins bien appareillés que la majorité des mammifères.

    Ainsi il nous paraît essentiel de bien comprendre que nos "molécules de mémoire" ne sont point en rapport biunivoque avec les objets. Elles ne sont que le mode de fixation d'éléments séparés, éléments énergétiques.

    C'est la relation de ces éléments entre eux, relations réalisées préalablement par la nature dans le milieu environnant, qui conduit à la notion d'objet, dès lors que par l'intermédiaire de l'action de l'organisme sur l'environnement l'expérience mémorisée retrouve ces éléments énergétiques réunis ensemble de façon coutumière.
    Mais cela veut dire que ces éléments mémorisés peuvent être aussi dissociés et mis en relation de façon originale de telle sorte que peut être "imaginée" une structure qui n'existe pas ou qui n'a pas encore été confrontée au milieu. C'est en cela que consiste le fonctionnement de l'imagination, créatrice de "structures" nouvelles, c'est-à-dire de relations nouvelles entre des éléments variés qui résultent du stockage limbique d'expériences antérieures. (22)
    Pour que cette fonction "imaginatrice" soit possible, on comprend qu'il faille plusieurs facteurs:
    a) Premièrement des éléments mémorisés. La création d'ensembles relationnels nouveaux sera d'autant plus abondante que le matériel mémorisé sera lui-même plus abondant et surtout d'origines plus variées, c'est-à-dire provenant de sources plus différentes du monde extérieur. De même, en sciences, la découverte prend naissance en général aux franges de contact, aux "intersections" de disciplines différentes.
    b) Il faut aussi une possibilité d'association de ces éléments. C'est en cela que le cerveau humain est mieux doué que celui des autres mammifères. Ses zones corticales associatives, c'est-à-dire les régions capables de mettre en relation les "éléments" mémorisés dans les aires sous-corticales sont normalement plus riches et plus développées.
    c) Il faut encore que le fonctionnement cérébral ne soit pas continuellement submergé par les influx conduisant à un comportement "d'émergence", de fuite ou de lutte, la survie immédiate primant alors la réalisation de comportements plus subtils résultant de la découverte de solutions neuves, non encore expérimentées, aux problèmes posés par les variations énergétiques survenant dans le milieu. Il faut que les comportements "paléocéphaliques" ne dominent pas les plus corticalisés. L'aménagement de l'environnement par l'espèce, qui rend cet environnement moins agressif, est donc un facteur certain d'évolution et de création. Il y a donc là une rétroaction en tendance qui permet, en partie, de comprendre l'explosion technique des dernières décennies.

8- Le langage et l'abstraction

    Singulière histoire que celle de l'évolution humaine qui, faisant sans doute abandonner leurs forêts aux grands anthropoïdes arboricoles par suite d'un bouleversement climatique, obligea ceux-ci à marcher sur leurs pattes de derrière et libéra leurs membres antérieurs.
    Toute la statique de la colonne vertébrale en fut transformée et le trou occipital s'antériorisa, permettant avec le port de la tête droite le développement des lobes frontaux et celui des zones associatives. Le cerveau fut alors au service de la main et, au cours des millénaires, une réorganisation profonde du système nerveux, commandée par le développement de l'usage des mains, aboutit probablement à l'apparition de l'homo faber, de l'Homme producteur d'outils.

    Mais cela n'eût pas suffi à permettre l'extraordinaire évolution de l'espèce humaine si, sans doute par l'action des mêmes facteurs de statique corporelle et céphalique, la cavité nasopharyngée et l'orientation de la face n'avaient pas fourni à nos premiers ancêtres une caisse de résonance particulièrement riche permettant la naissance du langage. Celui-ci en effet allait autoriser d'abord la transmission de l'expérience d'une génération, à celles qui allaient lui succéder.
    Le langage a contracté le temps. La tradition orale a sélectionné les facteurs de réussite et évité la répétition séculaire des mêmes erreurs. L'animal même évolué n'a pas à sa disposition, en l'absence du langage, que l'exemple gestuel, comportemental, infiniment moins riche que la tradition orale puisqu'il doit attendre que l'occasion apparaisse dans l'environnement et se répète, pour se manifester et qu'un apprentissage s'ensuive. (24)

    Mais le langage allait faire naître surtout une possibilité incomparable et combien redoutable, celle de faciliter l'abstraction.À partir du moment où l'homme eut compris qu'avec un son émis par sa bouche il pouvait "signaler" un objet, une action, un sujet, les premières phrases pouvaient être construites et les relations interhumaines devenaient d'une efficacité inconnues des autres espèces. La syntaxe était née. Ce mécanisme paraît bien dû essentiellement... à la caisse de résonance nasopharyngée.

    ...Certains auteurs anglo-saxons se sont livrés à une étude passionnante avec un chimpanzé femelle à laquelle, très jeune, ils ont appris les signes du langage manuel utilisé par les sourds et muets. Cet animal peut exprimer ainsi une quantité de choses et concevoir même le début d'une syntaxe, c'est-à-dire associer entre eux certains signes de façon à exprimer une action d'un sujet sur un objet. (Gardner R.A. and Gardner B.T., 1969).
    Si l'on songe qu'un enfant-loup recueilli à l'âge de neuf ans n'a pu, jusqu'à dix-sept ans, âge de sa mort, apprendre beaucoup plus, on réalise brusquement l'importance  de l'environnement social, non seulement contemporain mais celui historique aussi, qui nous attend dès notre naissance et nous accompagne jusqu'à notre mort, dans la création de ce représente un individu humain.
    Dès la fécondation l'Homme hérite d'une mémoire génétique... Dès sa naissance il hérite surtout de toute la mémoire sémantique de la race mais il en hérite à travers le milieu social où le hasard de cette naissance l'a placé. (25)

    Pourtant, le langage est également une propriété redoutable du fait qu'il ne peut être en relation biunivoque avec l'objet et surtout le concept.
    Or, nous avons tendance à nous comporter comme si cette relation biunivoque existait réellement. Malheureusement, chacun de nous possède, des êtres et des choses, une expérience unique parce que sa situation dans l'espace-temps est également unique. L'expérience que nous avons des êtres et des choses peut être "analogue" à celle de nos contemporains, elle ne peut être identique, elle est en fait le plus souvent profondément différente... Un père et un fils parlant la même langue ne se comprennent plus parce que l'expérience des mots et des concepts qu'ils recouvrent qu'ils ont acquise, est différente du seul fait qu'elle ne s'est pas située dans le même cadre spatio-temporel.
    Le langage est donc, comme l'a dit Ésope, la meilleure et la pire des choses, et seul le langage mathématique pourrait nous permettre de ne pas confondre le mot et l'objet. Le langage commun a tendance à nous focaliser d'abord sur l'objet que l'on prend pour la réalité, puis sur le mot qui se chosifie alors que la seule connaissance à laquelle peut espérer atteindre l'Homme, celle des relations, s'en trouve définitivement obscurcie.
    Un peut dire que chaque chose est relative à l'ensemble de l'univers et que l'isoler dans un mot suffit à lui enlever toute signification. (26)

9- La vie végétative et la vie neuro-motrice

    On sait que les comateux, inconscients et immobiles, peuvent cependant survivre, si l'on subvient à leurs besoins élémentaires et d'abord à celui de nourriture par gavage. Les fonctions autres que motrices (circulatoires, ventilatoires, excrétoires, etc.) peuvent donc se maintenir en l'absence d'un système neuromoteur fonctionnellement efficace. Il existe en effet dans notre système nerveux deux boucles rétroactives.

    a) La première [boucle] part de l'environnement pour y revenir... Les variations des conditions de vie dans le milieu existent la périphérie organique sensible et des voies sensorielles et douloureuses remontent vers la moelle, puis vers les centres thalamiques et cortex. De là partiront des voies motrices qui, en réponse, agiront sur le système musculaire, lequel à son tour agira sur les variations survenues dans l'environnement pour rétablir les conditions de vie antérieures. Cette action se résume en la fuite ou la lutte avec ses multiples variantes plus ou moins élaborées.

    b)  Or, pour réaliser cette action neuromusculaire, il faut qu'une adaptation métabolique des cellules de l'ensemble de l'organisme le permette (circulation accrue dans les muscles au travail, travail cardiaque et ventilation adaptés à l'extradépense musculaire, etc.). Cette adaptation est rendue possible par la seconde boucle rétroactive essentiellement endocrino-végétative. L'hypothalamus en sera l'origine, les splanchniques, les pneumogatriques en seront les nerfs effecteurs et les surrénales, les glandes cibles.
    Mais l'hypothalamus gouverne aussi le fonctionnement hypophysaire et celui-ci le fonctionnement de toutes les glandes endocrines. Or, les changements qui surviennent alors dans l'ensemble des processus métaboliques tissulaires aboutissent à la libération d'hormones qui, à côté de leur action sur l'organe cible, viendront également influencer en retour l'activité de la réponse hypothalamo- hypophysaire. (27)

    Alors que la boucle neuro-motrice se refermait sur l'environnement, la boucle endocrino- végétative se referme dans l'organisme lui-même... Ces deux systèmes ont... besoin de fonctionner synergiquement...
    Pour qu'un échange d'informations soit possible entre le système sensitivo-moteur et le système endocrino-végétatif de la vie tissulaire, il faut des voies d'interaction qui paraissent être représentées par le système réticulaire... défini précédemment. La voie sensitive les aborde par des collatérales en dérivation sur la voie directe et la formation réticulaire, à travers le système limbique et le circuit de Papez, réfléchit ces informations sur l'hypothalamus... Celui-ci est en rapport d'une part avec les centres végétatifs et d'autre part avec l'hypophyse. (28)

    Or, nous n'avons pas plus conscience du fonctionnement de notre système glandulaire que celui de notre cœur (à moins qu'il soit malade), de celui de nos reins, de notre foie, du tonus variable de nos artères, de la sécrétion interne de notre pancréas, de nos surrénales, de celles de nos ovaires ou de nos testicules, de notre thyroïde, etc., et pourtant ils sont capables d'influencer profondément tout le fonctionnement de notre système nerveux.
    Au sein de celui-là même des substances chimiques sont synthétisées et mises en réserves, le plus souvent dans des granules intracellulaires. L'arrivée de l'influx nerveux, la dépolarisation neuronale qui résulte de l'excitation synaptique, libèrent ces substances... dans le protoplasme ou dans l'espace intersynaptique... [Elles] vont influencer le métabolisme neuronal et... l'excitabilité des neurones. On a pu les considérer comme des médiateurs chimiques de l'influx nerveux (acétylcholine par exemple).
    Il n'est pas certain [encore] que noradrénaline *, sérotonine, dopamine, prostaglandine, histamine, substance P, etc., soient autre chose que des neuromodulateurs, c'est-à-dire des substances capables de "moduler" l'activité métabolique et donc fonctionnelle des neurones. Chacune de ces substances chimiques n'est pas synthétisée au hasard dans le cerveau mais dans des régions précises pour chacune d'elles, leur synthèse met en jeu des mécanismes enzymatiques complexes.
    Un important travail reste à faire; ces molécules agissent en intervenant sur des systèmes enzymatiques pour les activer ou les freiner, elles transforment donc par là le métabolisme des cellules de la région où elles sont libérées et en conséquence leur fonctionnement... (29)
    C'est la physiologie du couple neurone-névroglie qui importe et qu'il est nécessaire d'explorer. L'activité fonctionnelle de la névroglie a été jusqu'ici sous-estimée. Nous sommes déjà en possession de molécules capables de transformer, corriger ou perturber la fonction du couple neurono-névroglique. L'Homme sera capable d'influencer les principales fonctions de son cerveau: éveil, sommeil, ce qui est déjà fait. Mémoire, affectivité, agressivité, attention, ce qui est en passe d'être fait. La psychopharmacologie est ainsi appelée peut-être à jouer un rôle bien plus important que de thérapeutique des maladies mentales, celui de modification du comportement. (30)

10- Les phénomènes de conscience

    Nous voudrions rappeler une hypothèse qui s'appuie sur une notion banale, à savoir qu'un acte réflexe est inconscient. Il semble que ce soit là sa principale utilité chez l'Homme, car il libère alors le système thalamique diffus et permet la focalisation de l'attention sur un problème différent tout en assurant l'accomplissement de l'action.
    En dehors des réflexes innés liés à l'organisation même des structures vivantes et à la seule mémoire spécifique génétiquement transmise, les réflexes acquis ou automatismes acquis feront appel forcément à un processus de mémoire individuelle dont nous avons schématisé plus haut les mécanismes.
    Quels que soient la complexité et le niveau d'organisation auxquels ils se situent, quatre-vingt-dix- neuf pour cent de nos comportements sont faits de ces automatismes acquis, tant dans notre vie professionnelle que familiale. Le rôle de la vie sociale est essentiellement de créer de tels automatismes. Un comportement aléatoire, imprévisible, ne permettrait pas à un individu de survivre dans un ensemble social. (31)

    Exprimer cette notion, c'est donc exprimer aussi celle que la vie sociale a tendance à rechercher l'inconscience généralisée des individus, à favoriser leur comportement réflexe. Du point de vue technique, un acte automatique est aussi plus rapide, moins fatigant et plus efficace, qu'un acte qui demande d'être repensé à chaque fois.
    Un comportement strictement aléatoire, imprévisible autrement que statistiquement, exigerait inversement l'absence totale de mémoire, de telle sorte que la réponse du système nerveux aux variations survenant dans l'environnement serait chaque fois différente puisqu'une situation ne se reproduit jamais. Elle serait également inconsciente car la conscience est d'abord celle de la durée de l'individu dans le temps qui est fonction de la mémoire...
    Ces deux extrêmes peuvent se rencontrer en pathologie mentale et celle-ci n'est le plus souvent, semble-t-il, que l'expression de toutes les étapes intermédiaires entre ces deux pôles caricaturés. On comprend ainsi que la pathologie mentale soit essentiellement une pathologie de la conscience ("La Conscience", H. Ey). (32)

    Mais qu'est donc la conscience? Elle paraît résulter de l'impossibilité dans laquelle se trouve l'Homme psychologiquement et idéalement normal d'être inconscient...
    Le fait que sa mémoire et son expérience l'entraînent à répondre aux incitations du milieu par voie automatique et inconsciente a pour support tout son système sous-cortical et cortical non associatif, essentiellement son paléocéphale, qu'il a en commun avec les autres espèces animales. Le langage n'est qu'un moyen d'excitation supplémentaire, capable d'enrichir son comportement, sans pour autant le rendre "conscient".  Ses systèmes  associatifs, par contre, ne peuvent s'imaginer séparés des précédents puisqu'il n'auraient rien à associer n'ayant rien mémorisé.
    C'est en définitive parce qu'il est capable de réagir de façon originale à un problème posé par l'environnement, problème auquel il pourrait cependant répondre de façon réflexe, que l'Homme est conscient. Il est donc d'autant conscient qu'il peut trouver une solution nouvelle différente de celle que lui dictent ses déterminismes... Il risque aussi d'être d'autant plus conscient que ses pulsions fondamentales seront antagonisées par les interdits sociaux... Cet antagonisme sans solution est si douloureux que l'individu préfère l'enfouir dans son inconscient. Névrose et psychoses trouvent sans doute là une source essentielle.
    La conscience ainsi comprise est liée au fonctionnement de l'imagination créatrice ou du moins la conscience est-elle avant tout la conscience de son déterminisme, puis que tout déterminisme inconscient est un acte réflexe, ou automatique.

    On peut même supposer sans trop de crainte de se tromper que chaque étape de l'évolution complexifiante des espèces a été le résultat d'un brusque éclair de conscience ayant permis la découverte d'une solution nouvelle aux problèmes posés par l'environnement. Mais aussi que, très vite, l'automatisme acquis, s'étant installé à la place de l'improvisation créatrice, l'inconscience a régné à nouveau permettant au plus grand nombre une adaptation mécanique au milieu. (33)

    La vie sociale semble être ainsi un facteur non négligeable de l'inconscience des individus, d'autant mieux d'ailleurs qu'elle sécurise, en assurant l'essentiel de leur protection par rapport au milieu. (34)


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