Document 4 (piermon) : Nicotine

                                                    Geneviève Dorion
                                                    ACFAS : Vendredi, 17 Octobre 2003

Quand la Nicotine devient une alliée

Geneviève Dorion est l'un des cinq lauréats du onzième Concours de vulgarisation scientifique de Découvrir, la revue de la recherche de l'ACFAS -- Association francophone pour le savoir . Geneviève Dorion poursuit présentement une maîtrise en médecine expérimentale à l'Université Laval.

    Xia est dans un état de panique avancé. Elle a toute la difficulté du monde à faire entrer l'air dans ses poumons et c'est avec des yeux affolés qu'elle regarde l'Ahman (celui qui sait) rouler soigneusement les feuilles de tabac. Ce remède, dont seul son guérisseur possède le secret, l'a déjà sauvée plus d'une fois. À cet instant précis, Xia ne peut imaginer que cette plante aujourd'hui magique, sera un jour maudite.
    Il y a plusieurs milliers d'années, les Mayas utilisaient le tabac pour calmer les crises d'asthme mais aussi tout un éventail de maux, allant de la simple migraine jusqu'aux problèmes intestinaux. 
    Aujourd'hui associée au tabagisme et à ses nombreux effets pervers, la nicotine a bien mauvaise réputation ! Et pour cause : l'Organisation mondiale de la santé estime que le tabac est actuellement responsable de 3 millions de morts par an et que ce chiffre pourrait grimper jusqu'à 10 millions en 2025.

Vertus Thérapeutiques
    Or, la nicotine pourrait bien regagner un peu de son lustre au cours des prochaines années. La médecine expérimentale redécouvre, en effet, ses vertus. Il faut dire que cette substance, mieux connue comme l'agent causant la dépendance à la cigarette, est sous observation depuis fort longtemps.
    C'est à fin des années 70 que la première étude épidémiologique  démontrant un effet protecteur du tabagisme a été publiée. Dans cette étude, on comparait l'incidence de l'alvéolite allergique extrinsèque (AAE), une maladie pulmonaire, chez des populations de fumeurs et de non-fumeurs. Étonnamment, les fumeurs semblaient protégés.
    L'AAE est une réaction allergique à des poussières d'origine animale ou végétale en suspension dans l'air. Il existe plusieurs types d'alvéolite : le poumon du fermier, la maladie des climatiseurs, la maladie des éleveurs d'oiseaux, en sont autant d'exemples. Toutes ont un point commun : elles s'attaquent préférablement aux non-fumeurs.
    Règle générale, les fumeurs sont moins aptes à se défendre contre les milliers de micro-organismes et de substances pathogènes auxquels ils sont exposés chaque jour. Mais par un curieux retour des choses, c'est précisément cette défaillance de leur système immunitaire qui les protège contre l'alvéolite allergique intrinsèque. C'est l'effet immunosuppresseur de la nicotine qui est ici en cause.

Système immunitaire
    La nicotine est une molécule de très petite taille qui réussit à se faufiler à travers la barrière hémato-encéphalique qui protège le cerveau contre les corps étrangers. Elle va se fixer sur le récepteur nicotinique qui a une forme et une structure complémentaires à la nicotine. En se fixant, la nicotine envoie aux cellules du cerveau l'ordre de produire de la dopamine, une molécule associée au plaisir. Mais elle envoie aussi bien d'autres messages. Le récepteur nicotinique, par exemple, est impliqué dans de nombreuses pathologies neurologiques, comme l'Alzheimer ou le Parkinson.
    Jusqu'ici, les recherches ont surtout été effectuées sur les récepteurs des cellules neuronales. Mais récemment on a commencé à s'intéresser aux récepteurs nicotiniques des cellules du système immunitaire tels les macrophages et les lymphocytes. Ces cellules sont chargées d'identifier les éléments pathogènes et de les éliminer ; soit en les mangeant, soit en envoyant des signaux d'alarmes à d'autres cellules de défense. Cependant, les récepteurs nicotiniques que l'on retrouve à leur surface sont légèrement différents selon qu'ils soient situés sur un type de cellule ou un autre. La nicotine peut toujours s'y fixer, mais le message est différent de celui envoyé dans le cerveau. Au lieu d'envoyer un message de plaisir via la dopamine, la nicotine envoie un signal qui empêche les cellules de défense de fonctionner normalement en cas d'agression.
    Voilà ce qui protège de l'AAE les fermiers qui fument, tout comme les travailleurs de tourbières ou les éleveurs d'oiseaux amateurs de tabac. La nicotine vient amoindrir les réactions de leur système immunitaire qui, autrement, réagirait de façon outrancière contre les poussières. Les patients qui souffrent d'AAE, comme ceux qui souffrent d'allergies plus communes, sont en fait victimes d'un système immunitaire trop zélé. C'est pourquoi l'idée d'utiliser la nicotine comme suppresseur du système immunitaire refait tranquillement surface.

    C'est du moins là-dessus que planche l'équipe de recherche du Dr Yvon Cormier,  pneumologue-chercheur à l'hôpital Laval. Leurs travaux portent sur une molécule apparentée à la nicotine, mais qui ne traverse pas la barrière hémato-encéphalique. Jusqu'à maintenant, cette molécule a, entre autres, prouvé son efficacité chez des souris asthmatiques. C'est une histoire à suivre !