SMT et secrets du cerveau                      Mesurez votre audience

collaboration Benoit Antoine Bacon
La Presse, Montréal, Dimanche 6 Janvier 2002

La stimulation magnétique transcrânienne (SMT) est utilisée par de plus en plus de chercheurs pour bombarder le cerveau humain de champs magnétiques en vue de le guérir ou d'en révéler les secrets.

La SMT

    Les cas de dépression grave ont longtemps été traités aux électrochocs et cette méthode brutalement efficace est devenue célèbre à la suite du film Vol au-dessus d'un nid de coucou (Jack Nicholson, vedette). Les patients en subissaient des pertes de mémoire et demeuraient souvent confus pendant plusieurs semaines.
    Plutôt que de secouer violemment le cerveau entier, la SMT réveille des cellules nerveuses subtilement en les balayant d'un champ magnétique.

    Il arrive parfois au cerveau humain de se dérégler, ce qui rend pénible la vie de ceux qui en souffrent. Les traitements traditionnels y sont souvent sans secours.

    Une femme avait souffert de dépression majeure pendant 19 ans et les antidépresseurs ne lui avaient accordé que de brefs répits. Avant de se soumettre à la SMT, elle avait affirmé au Dr Alvaro Pascual-Leone, de Harvard, qu'elle préférerait « en finir avec la vie » plutôt que de continuer comme ça. Après deux semaines de traitement à la SMT répétée, elle a dit : « Je chante. Je sifflote. Les gens ne me reconnaissent pas mais je suis de nouveau moi-même. Les médicaments me contrôlaient. Après la SMT, c'est moi qui contrôle. »

    Les cas graves de dépression sont, depuis quelques décennies, souvent traités aux électrochocs, méthode brutalement efficace mais non sans conséquences. Cette technique électrocute le cerveau en y provoquant des convulsions épileptiques. Les patients en subissent des pertes de mémoire et demeurent souvent confus durant plusieurs semaines.
    La SMT est considérablement plus subtile. Plutôt que de secouer violemment le cerveau entier, cette méthode réveille des cellules nerveuses spécifiques en les balayant d'un champ magnétique. C'est une application du principe de Faraday : un courant électrique passe dans un conducteur, circulaire ou en huit, tenu manuellement près du crâne. Le courant génère un champ magnétique qui à son tour induit un courant secondaire dans tout conducteur à sa portée, ici le cerveau.

    Le Dr Pascual-Leone est un des pionniers de cette approche. « Nous croyons que la SMT retourne à la normale des niveaux inhabituels d'activité cérébrale. La dépression, comme le Parkinson, est accompagnée de baisse d'activité dans des régions cérébrales spécifiques. Conséquemment, si nous connaissons la partie du cerveau où l'activité est anormale, nous devrions pouvoir la normaliser par stimulation magnétique. »

    La technique est encore au stade expérimental, mais les résultats sont encourageants. Plusieurs études rapportent que des stimulations magnétiques répétées du cortex préfrontal. gauche allègent les symptômes de la dépression majeure. Pascual-Leone et son équipe ont raffiné la technique en conduisant des études sur des cas extrêmes, dont celui de celle qui avait auparavant tout essayé sans résultats. Ils rapportent des effets antidépresseurs significatifs chez près de 70 % de ces patients et n'observent aucun effet secondaire. « Je me sens aussi bien qu'après les électrochocs, mais je n'ai pas de problèmes de mémoire »m note une autre patiente qui a ainsi pu recommencer à travailler.

    « Si la SMT peut aider ces patients, il semble raisonnable de prédire qu'elle pourra aider encore davantage ceux qui souffrent de formes moins sévères de la maladie », ajoute Pascual-Leone, tout en prévenant qu'il faut rester prudent et éviter de sauter trop rapidement aux conclusions. « Il est encore trop tôt pour dire si les effets antidépresseurs de la SMT sont à long terme et si cette technique pourra bientôt appuyer ou remplacer les médicaments et les électrochocs. », dit-il.

    Le Dr Eric Wassermann, du prestigieux Institut National de la Santé américain souligne qu'il est très difficile d'évaluer la longévité d'effets antidépresseurs. Il affirme néanmoins qu'« il est très possible que la SMT nous offre un jour des traitements antidépresseurs efficaces. »
    Le Dr Wassermann est toutefois moins optimiste en ce qui concerne d'autres atteintes cérébrales présentement à l'étude, comme la maladie de Parkinson. « Il est improbable que des traitements doux "comme la SMT" puissent compenser pour la perte de neurones critiques. »

La SMT et les secrets du cerveau

   Le cerveau humain vivant, à l'abri dans la boîte crânienne, était jusqu'à récemment hors de la portée des chercheurs. Depuis quelques décennies, diverses techniques d'imagerie cérébrale ont progressivement permis d'en faire l'observation, mais toujours de manière passive.
    La SMT est un outil de rêve pour les chercheurs, puisqu'il leur permet d'intervenir directement sur le fonctionnement de l'encéphale. Il devient donc possible « d'étudier activement la relation entre l'activité corticale localisée et le comportement humain et même de déterminer comment interagissent les différentes régions cérébrales », nous dit le Dr Tomas Paus de l'Université McGill. Il suffit de brouiller momentanément une région définie du cerveau d'un volontaire au moyen d'un petit coup de baguette magnétique et de lui demander d'effectuer une tâche. Si la région dérangée est nécessaire pour faire la tâche, la performance du volontaire devrait être inférieure à sa performance habituelle.
    De telles « lésions virtuelles » sont beaucoup plus pratiques que les lésions réelles de victimes d'accidents. En effet, les chercheurs peuvent manipuler à leur guise le lieu, la taille et surtout le timing de la lésion virtuelle. « Cette information chronométrique, explique Pascual-Leone, nous permet d'établir à quel moment différentes régions cérébrales contribuent à un comportement donné. »

    La combinaison de la SMT et de différents tests cognitifs a permis aux chercheurs d'en savoir plus long sur le langage, la mémoire, l'attention, la perception visuelle et même la conscience, la Saint-Graal des neurosciences. Le Dr Pascual-Leone est encore à l'avant-garde. La SMT lui a permis de déterminer que notre capacité à reconnaître notre propre visage, notre « conscience du soi » (self-awareness) semblait dépendre de notre lobe frontal droit. Il désire toutefois nuancer ces résultats : « Je doute que telle ou telle fonction cognitive puisse être centrée dans une seule région cérébrale. Nous savons déjà que ce n'est pas le cas pour le langage et la mémoire. Comme pour ces fonctions, nous croyons que le soi provient d'une interaction entre différentes régions du cerveau. Bien que le lobe frontal droit soit essentiel pour un soi en santé, l'histoire ne s'arrête pas là. »

    Paradoxalement, personne ne sait exactement comment agit la SMT sur les neurones. Ici même à Montréal, Tomas Paus allie la SMT à l'imagerie cérébrale « pour observer ce qui se passe dans le cerveau pendant et après la stimulation » et ses récents résultats sont très prometteurs. Le Dr Wassermann insiste qu'il est primordial d'attaquer cette question, puisque les réponses nous donneront instantanément une meilleure compréhension du potentiel de la méthode et une meilleure idée de ses risques.

    En effet, bien que la SMT ne présente pas de dangers à court terme, il est encore trop tôt pour juger de ses risques à plus long terme. Les chercheurs ne semblent pas, par contre, s'en inquiéter outre mesure. « J'ai participé à plusieurs expériences de SMT », dit Wassermann. « Tout ce que l'on ressent est la sensation d'un "coup" sur le scalp », ajoute Paus comme s'il s'agissait de la plus naturelle des choses. Les deux spécifient toutefois que les décharges sont beaucoup plus faibles et moins fréquentes lors d'expériences cognitives que pour des traitements antidépresseurs.
    Ils sont convaincus que le jeu en vaut bien la chandelle. « La SMT aura certainement un impact majeur et durable sur les neurosciences », conclut Wassermann. « La SMT force une redéfinition des neurosciences cognitives », renchérit Pascual-Leone. « Le cerveau n'a qu'à bien se tenir. »