Mari et Psychose toxique              Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Frank Fiorito
La Presse, Montréal, Vendredi 21 Mars 2003

Douce, la mari ?  

 -- « Les dangers moins connus pour la santé : de la consommation du pot, Mari et psychose toxique.  »

   Alors que le ministre de la Justice Martin Cauchon s'apprête à déposer son projet de loi sur la décriminalisation du cannabis, fumer un joint de marijuana est devenu un acte presque banal. Mais une consommation soutenue comporte sa part de risque. Quand mari a un je ne sais quoi.

« J'ai pris le tunnel Ville-Marie en voiture pour semer un hélicoptère qui semblait me pourchasser: je croyais avoir des pouvoirs spéciaux et tout le monde me suivait pour y avoir accès. Je me sentais traqué, partout il y avait des complots contre moi. »

Celui qui parle n'est pas un schizophrène ni un paranoïaque chronique. Il s'agit de Jean-François, aujourd'hui étudiant à HEC Montréal qui, à 18 ans, a été interné trois semaines en psychiatrie à l'Hôtel-Dieu de Montréal. Le diagnostic: psychose toxique. La cause : le joint de pot  qu'il fumait chaque jour, dès son lever.

« Un utilisateur de cannabis sur 1000 connaîtra une psychose toxique », dit Martin Tremblay, psychiatre à l'urgence de l'hôpital Notre-Dame à Montréal. À chaque mois, c'est en moyenne quatre patients qui atterrissent à son urgence dans un état de désorganisation totale confie le psychiatre, qui dit traiter plus de cas d'intoxication au cannabis qu'à l'ecstasy, à l'acide ou au speed

Les consommateurs réguliers sont les plus à risque, bien qu'exceptionnellement, la psychose toxique puisse frapper des utilisateurs occasionnels. Le cas typique est un individu tout à fait normal, qui n'a aucun antécédent en santé mentale et qui fume son « joint » tous les jours ou plusieurs fois par semaine, comme s'il s'agissait d'un verre de rouge au repas.

Progressivement, sa consommation prend le dessus: « C'est généralement le conjoint ou un parent qui l'amène aux urgences, car la personne perd la tête, elle devient un danger pour elle-même », soutient Martin Tremblay.

Les symptômes de la psychose toxique sont de prime abord sans conséquence : perte de mémoire, une diminution de la vigilance, des problèmes de la concentration. Mais le tout dégénère en difficultés chroniques à structurer la pensée et en hallucinations auditives sur fond de paranoïa. Certains en arrivent à ne plus reconnaître leur corps et leur environnement physique immédiat. Une expérience extrêmement troublante selon Martin Tremblay: « Imaginez, vous êtes en réunion et vous êtes incapable de finir vos phrases, car vous entendez des voix. J'ai vu des gens qui, avant leur hospitalisation, étaient incapables de se nourrir eux-mêmes. C'est du sérieux.» Les consommateurs de cannabis atteints de psychose toxique passent en moyenne de une à deux semaines internés en psychiatrie.

Jean-François a pour sa part eu la frousse de sa vie. Il ne touche plus à la substance qui lui a fait perdre la carte. Mais le prix a été lourd à payer: une cure de désintoxication, un nouveau réseau d'amis sobres à construire et une fragilité perceptible dans sa voix: «Je suis plus insécure qu'avant», confie-t-il.

Des histoires pour faire peur?

Le chef du Parti marijuana et directeur du Club compassion, Marc Boris Saint-Maurice, refuse de croire que la substance qu'il défend sur toutes les tribunes puisse causer un état de psychose. « Il n'y a aucune preuve scientifique permettant de le prouver. On tente plutôt de trouver une justification à la prohibition. Une fois partis, affirmons que le cannabis cause le sida parce que 100% des sidéens avouent avoir déjà fumé du pot. Tout cela est une aberration.»

Le British Journal of Psychiatry admet dans un article publié en 2001 que plusieurs études sur la psychose toxique causée par le cannabis comportent des failles méthodologiques. Des questions restent en suspens : les cas étudiés avaient-ils une vulnérabilité particulière ? peut-on prouver hors de tout doute que la psychose est causée uniquement par le cannabis et non une autre substance ? Mais la revue reconnaît du même souffle l'existence du problème: « Le cannabis, spécifiquement à forte dose, peut causer une psychose toxique chez des individus n'ayant aucun historique de problèmes en santé mentale.»

Et c'est ce que remarque des psychiatres sur le terrain tels que Martin Tremblay de l'hôpital Notre-Dame et le médecin qui a traité la psychose toxique de Jean-François, Jean-Pierre Chiasson de la clinique Nouveau Départ. Pour ces derniers, le lien de cause à effet est bien réel. Dès que leurs patients cessent leur consommation de cannabis, ils reviennent à leur état normal.

Ce n'est qu'en 1993 qu'ont été identifiés les transmetteurs et récepteurs du cerveau liés au cannabis, ce qui laisse croire à Jean-Yves Roy, psychiatre spécialisé en toxicomanie, que tout reste encore à découvrir en matière de recherche. « On ne fait que commencer à comprendre les effets, mais on ne peut nier les impacts du cannabis sur la santé mentale sous prétexte que cela risque de retarder la légalisation. Fumer un joint ce n'est pas comme boire un verre de vin », affirme le psychiatre qui se dit inquiet de la puissance du pot actuellement en vente sur le marché noir.

Douce, la mari?

Le POT d'aujourd'hui est à mille lieues de l'herbe qui engourdissait les hippies des années soixante-dix.

Alors que le niveau de concentration de THC (l'élément qui crée l'effet) oscillait autour des 1 % il y a 30 ans, il peut monter jusqu'à 25 % en culture hydroponique selon Jean-Yves Roy, psychiatre spécialisé en toxicomanie.

Un document de discussion rendu public en mai 2002 par le Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, présidé par Pierre-Claude Nolin, chiffrait ce niveau de concentration entre 8 et 10 % au Canada.

DE la marijuana au niveau de THC trop élevé peut occasionner des effets désagréables caractérisés par un sentiment de panique, des sueurs froides, des palpitations et le sentiment que l'univers devient subitement inquiétant. Il s'agit d'un bad trip, un supplice d'une durée d'environ quatre heures.

Y a-t-il un lien entre le nombre de psychoses toxiques que constatent les professionnels de la santé et l'augmentation et les doses plus concentrées de THC ? « Je suis un vieux psychiatre et je peux dire qu'il y a quelques années, on en voyait très peu. Aujourd'hui, je suis fréquemment appelé pour de tels diagnostics », répond M. Roy.

Autre inquiétude du Dr Roy, partagée par Martin Tremblay des urgences psychiatriques de l'hôpital de Notre-Dame : le PCP avec lequel des vendeurs mélangent leur marchandise. Un phénomène de plus en plus marqué depuis deux ans. Le PCP est une drogue à base de pipéridine, utilisée par les vétérinaires pour anesthésier des gros animaux comme les chevaux. L'effet est puissant : délire, perte de contrôle, hallucinations. Des symptômes qui, à dose très élevée, peuvent durer jusqu'à une semaine. De la pure cochonnerie, selon les experts.

« C'est le contaminant universel des pushers sans scrupule. Le PCP augmente la libido et fait croire au client qu'il s'est fait vendre du bon stock qui frappe fort. Les gens doivent être prudents : l'effet de pot est plus subtil que ça, il s'installe lentement et n'assomme pas », lance Jean-Pierre Roy en guise d'avertissement.

De la marijuana trop forte, des mélanges douteux pour augmenter l'effet : le militant pro-cannabis Marc-Boris Saint-Maurice demeure sceptique. Mais il y voit toutefois de puissants arguments pour la légalisation : « S'il n'y a pas de formol dans la bière, c'est parce qu'il y a des normes et des règlements. Ce que veulent les producteurs, c'est notre argent. Mais en criminalisant le cannabis, poursuit M. Saint-Maurice, le gouvernement abdique sa responsabilité et nous laisse sans recours sur la qualité du produit. »

Marc-Boris Saint-Maurice rêve d'un monde où les clients pourraient choisir le degré de concentration de THC du « bon pot » qu'ils achètent légalement, un peu comme l'on choisit une vodka dont la qualité est contrôlée. En attendant, il plaide lui aussi pour la prudence. Ses conseils ? Prendre deux « poffs » et attendre un peu pour jauger l'effet et s'assurer que la consommation de mari n'entrave pas les activités courantes.

De plus M. Saint-Maurice invite les consommateurs inquiets de la qualité de leur pot à passer au Club Compassion (ouvert les jours de semaine entre 13 h et 16 h) afin de faire vérifier la pureté du produit. Il se dit prêt à examiner la marchandise au microscope.

Martin Tremblay, des urgences psychiatriques de l'hôpital Notre-Dame de Montréal, préférerait s'en remettre à une véritable analyse de laboratoire. Il ne prêche pas pour autant la prohibition ou l'abstinence. Légal ou pas, le psychiatre considère que l'on doit d'abord informer les utilisateurs sur les risques d'une consommation excessive de cannabis, au même titre que le gouvernement fait des campagnes sur les méfaits de l'alcool. Bref, la modération a bien meilleur goût.


* Club Compassion,
   950 Rachel E.,
   (514) 521-8764
   Montréal, Qc.